agriculture préhistorique 8

II.  AGRICULTURE PREHISTORIQUE

1. Proto-agriculture

 Tous les chasseurs-cueilleurs du monde connaissaient les plantes à la perfection. Seuls quelques savants peuvent être meilleurs botanistes qu'eux ! Nos lointains ancêtres savaient parfaitement comment une graine donne une plante une fois semée, et ce des milliers d'années avant la naissance de l'agriculture. Ils pouvaient rendre commestible des végétaux qui ne le sont pas à la base, ils savaient traiter et utiliser à leurs avantages les substances toxiques présentes dans les plantes vénéneuses. Les chasseurs-ceuilleurs n'ont donc pas eu à inventer de toutes pièces l'agriculture, celle-ci faisait déjà un peu partie de leur quotidien et ils en maîtrisaient parfaitement les mécanismes. Mais la généralisation des techniques d'agriculture n'étaient soit pas possible à cause d'un climat trop rude, soit inutile dans un environnement favorable.

Il faut bien se rendre compte que l'agriculture demande beaucoup de travail. Défricher, ameublir le sol, l'ensemencer, protéger les pousses des prédateurs de toute sorte, etc. Cultiver requiert des efforts considérables, des efforts inutiles lorsque l'on dispose de ce dont on a besoin à portée de la main. Sapiens ne cultivait donc que dans certaines circonstances des plantes rares auxquelles ils tenaient (ex : le tabac chez les peuples paléolithiques américains).

Premiers villages

À la veille de la naissance de l'agriculture, la Terre comptait entre 5 et 10 millions d'habitants. Des groupes s'étaient déjà sédentarisés surtout avec le radoucissement du climat et l'extansion des zones tempérés. Dans quelques régions de savanes arborées ou de forêts à clairières on pouvait trouver des ressources en abondance permettant de faire survivre de petites communautés sédentaires de moins d'une centaine de personnes.

L'une des régions les plus propices à ce mode de vie était le Croissant Fertile au Proche-Orient, qui va de l'Irak actuel au delta du Nil.

 

 

« – [...] On y trouvait en abondance des céréales et des légumeuses ressemblant à celles que l'on consomme actuellement. On y chassait le mouton, la chèvre, le porc, l'âne, la vache... Les animaux que l'on élève aujourd'hui y étaient presque tous présents, à l'état sauvage. Dans les limons de la Chine du Nord également, la sédentarisation semble avoir été totale. Au sud du Mexique, elle n'a été que partielle : les hommes revenaient tous les ans s'installer au même endroit, le temps des récoltes, mais ils repartaient ensuite.
– Ce n'est donc pas l'agriculture qui a entraîné une sédentarisation, mais l'inverse...
– Oui. En tout cas, au Proche-Orient, c'est très net. L'histoire des plantes cultivées ne commence pas par une pénurie mais par une abondance. Les hommes cessent de nomadiser parce qu'ils ont assez de ressources à portée de main. Et cela se traduit par un accroissement démographique d'autant plus rapide que le village constitue alors un environnement mieux protégé que le campement, où la vie est plus facile, où les femmes perdent moins d'enfants qu'en voyageant. On constate qu'en moins de 1 000 ans les villages dans lesquels va naître l'agriculture ont grandi considérablement.
– Dans quelles proportions ?
– Dix fois. Leur surface passe de 2 500 m² à 2 ou 3 hectares. Et les cases ronde, séparées, ont fait place à des cases quadrangulaires, jointives. Cela signifie que la surface des villages a augmenté, mais aussi leur densité. Certains devaient compter 1 000 habitants, une population devenue impossible à nourrir avec ce que l'on récoltait alentour, même dans un environnement favorable ! »

Marcel Mazoyer, professeur à l'Institut national d'agronomie de Paris-Grignon,

À la fin de la glaciation les populations commençaient à croître de plus en plus, mais même dans un environnement favorable il fallait trouver de nouvelles sources de nourriture plus abondantes et plus nutritives. Au Moyen-Orient les humains cueillaient déjà depuis longtemps des graminés poussant entre les arbres : le blé et l'orge.

 

 Epis d'orge 

Ils disposaient déjà de meules à grain plates et de pilons pour en faire de la farine qui, mélangée à l'eau, leur permettait de réaliser des galettes. Ils utilisaient aussi les lentilles et les pois sauvages, ainsi que le lin pour les textiles. Toutefois il semblerait que ce ne fut pas la pression démographique qui poussa ces communautés à pratiquer l'agriculture de façon importante et régulière mais la survenue d'un nouveau bouleversement climatique.

 

Il y a 12 500 ans le climat devient extrêment instable. Le lent processus de dégel qui avait mis fin à la dernière ère glaciaire s'inversa brutalement. Les températures chutèrent dans le monde entier et le climat revint à des conditions glaciaires. La Terre devint plus froide et plus sèche.

Le Moyen-Orient subit alors un désastre environnemental, les troupeaux d'animaux disparurent ainsi que beaucoup d'arbres et de plantes. La sécheresse dura plus de 1 000 ans. Les populations furent forcées de migrer plus loin et la recherche de nourriture exigea davantage d'efforts. Pourtant malgré les difficultés ces peuples vont adopter un mode de vie qui va transformer la face du monde.

Le blé et l'orge, ainsi que d'autres graminés céréalières présentes dans le Croissant Fertile, étaient assez robuste et ont pu résister à la sécheresse. En se déplaçant près des sources d'eau et en semant leurs graines, les humains ont su adapter leur environnement pour le rendre plus favorable, même dans des conditions difficiles. Cette fois il ne s'agissait plus de cultiver quelques plantes rares mais de cultiver de façon plus intensive pour nourrir une communauté.

La culture avant l'agriculture

 

Dans les foyers où l'agriculture est née, on trouve toujours remplies trois conditions :
1 - les hommes étaient sédentarisés en village ;
2 - ils savaient semer pour récolter ;
3 - ils étaient très spécialisés dans la cueillette d'espèces qui seront ultérieuremet domestiquées.

Avant l'agriculture existait donc déjà des embryons de civilisations. C'est quand les ressources locales ont commencé à devenir insuffisante, suite aux développements des premiers villages, qu'il a fallu pratiquer l'agriculture pour pallier au manque de nourriture. Outre le bref mais brusque changement climatique, la vraie difficulté a du être socio-politique.

« – [...] Il fallait mettre de côté une partie de la récolte pour semer à la saison suivante et s'assurer que personne ne mange les réserves. Les premiers semis ont dû être effectués autour des maisons. Mais ensuite ils ont cherché d'autres endroits privilégiés : clairières, alluvions de cours d'eau qui débordent chaque année... Il a donc fallu imposer un droit de propriété sur la récolte, au beau milieu de la nature. Là où, précédemment, tout le monde avait le droit de cueillir. Ce qui a dû être le plus difficile à inventer, ce n'est pas l'agriculture, c'est la société qui allait avec. »
 

Marcel Mazoyer

 

 

La profonde réorganisation sociale et morale qui suivit l'adoption de l'agriculture engendra une autre façon de voir le monde. La notion de "propriété" sur la nature amène au non respect de celle-ci. Pour les collons partis des premiers villages pour chercher d'autres terres, c'est peut-être cela qui a rendu légitime le fait de s'approprier les terres de ceux qui ne les cultivent pas en permanence. Ainsi naîtra l'opposition classique entre le sédentaire et le nomade, celui pour qui le travail est une valeur à l'opposé de celui pour qui c'est un besoin.
Et justement cette période de notre histoire est marquée par une soudaine généralisation et une intensification des conflits entre communautés, pour le contrôle des ressources. Il ne faut donc pas ignorer que ce "progrès" que sont l'agriculture et l'élevage est devenu rapidement une forme d'exploitation de la nature par l'homme, une exploitation qui sera vite complétée par une autre : celle de l'homme par l'homme.

Ainsi au Moyen-Orient les hommes de l'âge de pierre sont devenus des agriculteurs, mais ce ne sont pas les seuls. On recense plusieurs foyers indépendants d'origine de l'agriculture.

En même temps, ou peu après le Moyen-Orient, c'est au tour de la Nouvelle-Guinée où les Papous domestiquèrent le taro, une sorte de gros navet qui pousse dans la forêt tropicale. Les habitants du Pacifique ont vécu essentiellement de ce légume, ainsi que de la noix de coco et de la patate douce, qui aurait traversé le Pacifique on ne sait comment, puisqu'elle est originaire d'Amérique du Sud. Plus tard, cette agriculture d'origine papoue a été noyée par l'agriculture d'origine chinoise, avec le riz, et la multitude de plantes du Sud-Est asiatique.

Contrairement à ce que l'on aurait pu s'attendre, la grande ancienneté de l'agriculture papoue n'a pas conduit, comme ailleurs, au développement d'une civilisation prospère. Tout d'abord les plantes cultivées sont très différentes de celles que l'on trouve au Moyen-Orient. Contrairement aux graminés, les légumes ne peuvent pas être stockés. De plus les pieds de taros sont moins nutritifs que l'orge ou le blé et doivent être plantés un par un, ce qui demande beaucoup de travail pour un retour en énergie nutritive plutôt relatif. De ce fait les agriculteurs Papous n'ont pas pu obtenir des résultats aussi bon que s'ils avaient pu bénéficier de plantes d'aussi bon rendements et aussi facile d'exploitation que les céréales

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À l'évidence l'agriculture avait joué un rôle central dans l'hitoire des inégalités humaines, mais tout aussi important avait été le type d'agriculture pratiquée. Les hommes qui avaient accès aux cultures les plus productives sont devenus les agriculteurs les plus productifs. Mais les végétaux n'expliquent pas tout.

Pour analyser la révolution néolithique dans le Croissant Fertile il faut aussi tenir compte d'un atout majeur de cette région : la présence de nombreuses espèces domesticables. Il y a 9 000 ans environ on assiste à une transformation remarquable des interractions entre humains et animaux. On voit s'amorcer un processus de domestication des animaux. Ce qui signifie que les humains maîtrisent les déplacements des animaux, leur alimentation et leur reproduction. Au lieu de devoir partir à la chasse, on dispose toute l'année d'une réserve de viande sur pied plutôt que de dépendre des variations saisonnières du gibier sauvage. En plus de la viande les animaux peuvent aussi fournir du lait pour la nourriture, des poils pour le tissage, de la peau pour des vêtements, etc.

On sait que les communautés qui avaient été les premières à domestiquer les animaux avaient déjà des champs de céréales. Donc la combinaison de ces animaux et des plantes constitue un ensemble très intéressant puisque les deux sont complémentaires. Après la période de récolte on pouvait envoyer les animaux sur le chaume et ils mangeaient le reste des céréales. En retour on récupérait les crottes des animaux pour fertiliser le sol. Donc l'ensemble était récoproquement avantageux, aussi bien pour les animaux que pour les plantes, et pour les humains bien sûr.
Le cas du loup suit aussi cette logique d'échange réciproque : c'est en suivant les humains et en se nourrisant des carcassses laissées par les nomades que le loup s'est rapproché de l'homme. Et il y a environ 16 000 ans, en à peine 11 générations de domestications, le loup est devenu un chien. Il aide les hommes à la chasse mais aussi dans les habitations où il chasse les rongeurs qui s'attaquent aux réserves de grains (le chat ne sera domestiqué que 9 000 ans plus tard).

Avant la révolution industrielle les bêtes de sommes étaient les plus puissantes machines au monde. Un cheval ou un boeuf attelé à une charue pouvait démultiplier la productivité d'une terre, permettant ainsi aux agriculteurs de produire plus et de nourrir plus de gens. Or en Nouvelle-Guinée, et dans bien d'autres régions du monde, les cultivateurs n'ont jamais utilisé de charue car ils n'avaient pas d'animaux capables de les tirer. La seule force musculaire que l'on trouve en Nouvelle-Guinée pour le travail des champs est celle de l'homme.

Avec l'invention de la charue les animaux de grandes tailles devinrent très précieux pour aider les humains aux champs. Le chercheur Jared Diamond s'intéresse entre autre à l'histoire de l'environnement, il a essayé de répertorier toutes les espèces domestiquées par l'homme.

Sur 148 espèces herbivores terrestres de plus de 50 kg, le nombre d'espèce de grandes tailles que l'homme a réussi à domestiquer est de 14 : la chèvre (il y a 10 000 ans), le mouton (10 500 à 8 500 ans), le Boeuf (10 000 ans), le porc (9 000 ans), l'âne (7 000 ans), le cheval (6 000 ans), le buffle des Indes (6 000 ans), le lama (5 500 ans), le yak (5 500 ans), le chameau (5 000 ans), le dromadaire (4 500 ans), le renne (3 000 ans), le bison indien (?) et le banteng (?).

Seulement 14 espèces en 16 000 ans de domestication. Et d'où viennent les ancêtres de ces animaux ? Aucun ne se trouvait en Nouvelle-Guinée, ni en Australie, ni en Afrique sub-saharienne, il n'y en avait pas non plus sur tout le continent Nord-Américain, et en Amérique du Sud ne vivait que le Lama. Les 13 autres espèces sont toutes originaires d'Asie, d'Afrique du Nord ou d'Europe. Et parmi elles les 4 principaux animaux de bétails – vaches, porcs, moutons et chèvres – se trouvaient au Moyen-Orient. Ainsi la région qui avait les meilleurs produits agricoles possédait aussi certains des meilleurs animaux. Il n'est guère étonnant que l'on ait appellé cette région le "Croissant Fertile".

Or depuis bien longtemps le Croissant Fertile n'a plus grand chose de fertile. Ces régions ont un équilibre fragile et sont trop sèches pour permettre une agriculture intensive plus de quelques siècles. À force de récupérer l'eau et de couper les arbres les premiers agriculteurs de cette région ont surexploité et détruit leur environnement.

 Les populations du Proche-Orient ont été contraites de migrer. Les avantages qu'elles avaient accumulés après plusieurs siècles de domestication risquaient d'être perdus, mais une fois encore la géographie a joué en leur faveur.
Comme le Croissant Fertile se situait à proximité du centre du continent eurasien et de l'Afrique du Nord, l'agriculture pouvait se propager dans beaucoup de régions voisines situées à peu près sur le même parallèle. Cela est important car sur le même parallèle les végétaux recevront toujours autant de lumière que dans leur région d'origine, ce qui facilitera leur adaptation, de plus on trouve bien souvent une végétation assez similaire. suivante précédente

 

 

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