Les textes sacré- le sens des mots

Dans « textes sacrés », il y a deux mots que nous allons voir successivement : « texte » et « sacré ». « Texte » vient du latin « textus » qui, à l’origine veut dire « le tissu », « la trame » et, par métaphore, « l’enchaînement du récit » qui est comme une trame. « Textus » a donc donné en français les mots texte, tissu, toile, textile dans le sens matériel, mais aussi des mots comme prétexte, contexte et même l’adjectif « subtil » (ce qui est sous le texte), c’est-à-dire des sens intellectuels. Le texte a donc un contenant et un contenu, une matière et une pensée. Il est très remarquable de voir que, dans les langues indiennes, et notamment le sanscrit, on retrouve la même correspondance entre la matière et la pensée, entre la substance et l’intellect.

Par exemple, vous avez le mot « sutra », qui veut dire, au sens premier, cordon, fil (comme le cordon sacré des brahmanes), mais signifie également « ce qui est mince comme un fil », un trait, un trait qu’on tire au crayon, mais aussi un trait de pensée, un trait de génie, un traité, une règle. Les grands traités rituels védiques s’appellent des « sutras ». Ils sont comme le fil conducteur d’une vie, le fil rouge. Le deuxième mot en sanscrit ayant à la fois un sens matériel et intellectuel est « le tantra ». Le tantra est une chaîne du tissu, une continuité dans ce qui est tissé et, donc, la descendance, qui est une continuité de liens, un processus continu. « Tantra » veut dire aussi système logique, œuvre doctrinale, une œuvre souvent ésotérique, c’est ce qui a donné le « tantrisme », doctrine tantôt hindouiste, tantôt bouddhiste se référant à un tissu de pensées, à une continuité dans la réflexion. Un texte sacré est donc un matériau travaillé.

Pour commencer, je ferai donc une référence à la Chine.   En Chine, les premiers textes sacrés ont été écrits sur des carapaces de tortues, matière solide qui avait semblé propice à l’écriture des plus vieux idéogrammes chinois, il y a environ 35 siècles. Au Proche-Orient, le matériau travaillé sur lequel sera écrit le texte sacré est la peau de mouton, et donc le parchemin, qui vient de la ville de Pergame. Ça peut être aussi le roseau de papyrus qui, ultérieurement, a donné le papier. Ce « papyrus » est un terme de vieille langue égyptienne qui signifie « royal », car le papyrus était un monopole royal en Égypte. C’est exactement l’équivalent du latin « regis », d’où le prénom.

En Inde, ce texte sacré est souvent écrit sur une feuille de palmier, notamment le canon bouddhique, ce qu’on appelle le Tripitaka, « la triple corbeille », ainsi nommé simplement parce que les textes étaient en feuilles de palmier entreposés dans une grande corbeille. En Mésopotamie, ce sont les tablettes d’argile. Dans le Proche-Orient, ce sont parfois des «ostrakons », c’est-à-dire des tessons de poterie.

Tripitaka

Vous voyez ici le premier problème du texte, sacré ou pas sacré d’ailleurs, qui est celui de sa conservation. Pour prendre l’exemple des tablettes mésopotamiennes en argile, la moindre pluie les fait fondre. En 1944, il y a eu des bombes anglaises sur le musée d’Héraklion en Crète, les tablettes d’argile ont reçu la pluie car il n’y avait plus de toit dans le musée, et ça a été des dizaines de milliers de textes perdus à jamais.

En Inde, les feuilles de palmier sont soumises à la pourriture, et le fait est qu’on a gardé fort peu de textes très anciens de l’Inde. En voici un exemple : le plus vieux manuscrit bouddhique est un texte nommé le «Dharmapada », les stances de la loi, texte qui date du 2ème siècle après Jésus-Christ.

 

Dharmapada

Ce texte n’a pas été retrouvé en Inde, mais dans l’oasis de Kotan sur la Route de la Soie, entre l’Inde et la Chine, dans une grotte.

  Kotan

Ce texte avait été écrit avec de l’encre sur de l’écorce de bouleau. Mais l’écorce de bouleau, c’est du bois, donc dans une grotte sèche, sans pluie, ça se conserve très bien et il a pu être daté avec pas mal de précision. Très curieusement d’ailleurs, ce plus vieux texte bouddhique, donc indien, mais en même temps retrouvé assez loin de l’Inde, était écrit dans une écriture sémitique, la « karoshi », qui est une écriture dérivée de l’araméen, donc du Proche-Orient, mais la langue était une langue indo-européenne, la « gandhari », une langue du Gandhara, région et civilisation dans la vallée de l’Indus du côté de Peshawar. Ce qui va conditionner la conservation d’un texte très ancien va donc être évidemment le matériau.

Passons maintenant au sens du mot « sacré ». En quoi un texte est-il sacré ou pas sacré ?

Le mot sacré est très difficile à comprendre. Le sens premier du sacré, en latin « sacer », c’est qui est à part, séparé et, donc, le sacré s’oppose au profane. Mais où est la limite entre un texte sacré et un texte profane ? Il n’y a peut-être pas de limite simple, mais un lent dégradé qui fera que certains textes seront très sacrés, d’autres peu sacrés et d’autres pas du tout sacrés. Prenons un exemple dans « Le Nouveau Testament », « Les Évangiles » dont nous sommes à peu près tous d’accord pour dire qu’il s’agit d’un texte sacré. « Les Epîtres ». Qu’est-ce qu’une épître ? Une lettre. Certainement, les Epîtres de Paul sont considérées comme des textes sacrés. Mais il y a des tas d’épîtres d’auteurs des premiers siècles qui ne sont pas considérées comme des textes sacrés et, cependant, sont peut-être vénérables. Alors, où placer la barre entre le sacré et le pas sacré ?

[u]Évangiles[/u] Les Chrétiens, qui ont été très influencés par Rome, la civilisation du droit romain, ont une vision assez juridique des choses et ont décidé qu’il y avait des textes canoniques. Ceux-ci ont été définis à peu près au 2ème siècle après Jésus-Christ. Ils vont former le canon des textes sacrés et vont être distingués des textes dits apocryphes, non authentiques, comme un certain nombre de pseudos évangiles de Matthieu, de Jacques, etc…Mais là encore, la distinction n’est pas sûre à 100%.

Ainsi, à la fin du 19ème siècle, on a retrouvé en Haute Égypte, un évangile qu’on appelle « L’Évangile de Thomas », qui n’est pas considéré comme canonique par les Chrétiens, mais on y trouve un certain nombre de paroles de Jésus ressemblant énormément aux paroles des quatre évangiles canoniques. Peut-être donc y-a-t-il des zones de jointures entre le canonique et le pas canonique.

D’autre part, il y a une sorte de correspondance constante entre le sacré et le honteux. Dans l’anatomie, la zone sacrée du corps rejoint la zone honteuse : les vertèbres sacrées, le nerf honteux, les ligaments utéro-sacrés, le plexus sacré, le plexus honteux correspondent à la fois aux zones de la génération et de l’excrétion. Même chose en grec avec le mot « hieros », qui veut dire sacré, et a parfois le sens de honteux. Les « hiérodules » étaient les prostituées sacrées. En arabe, même chose avec « harem » des femmes et le « haram» de la religion, c’est-à-dire quelque chose d’inviolable.

Ceci nous fait hésiter entre ce qui est sacré ou honteux.

Le meilleur exemple est « Le cantique des cantiques » qui, incontestablement, est perçu par les juifs aussi bien que par les chrétiens comme un texte sacré. Quand il est lu dans le texte original hébreu, c’est un texte très cru, on peut même dire « érotique ». Mais on a parfois donné des interprétations symboliques de ce texte d’amour entre un homme et une femme, symbole de l’amour de Dieu pour son peuple, qui en fait un texte sacré.

Il est vrai qu’en Inde il y a le fameux « Kamasoutra », le traité du désir, qui est lui aussi assez gaulois. Curieusement, le Kamasoutra n’est guère sacré, sauf aux yeux des Occidentaux. Pour les Indiens, c’est un texte ancien, une sorte de traité de l’amour, mais qui n’a pas véritablement le caractère d’un texte sacré, sauf pour le tantrisme.

La question de la définition du sacré se retrouve aussi dans l’art.

Qu’est-ce que l’art sacré ? Il y a parfois des zones intermédiaires. Par exemple, peut-on dire si les tableaux de Salvador Dali sur le Christ de saint Jean de La Croix sont des tableaux sacrés ou non, ce n’est pas forcément évident. Par contre, pour certaines icônes orientales, elles acquièrent incontestablement un caractère sacré. Les limites sont parfois floues ou variables, et nous retrouverons cela tout au long de ce cycle.

Prenons l’Islam où le Coran est sacré. Si on prend les paroles attribuées au prophète Mohammed, les « hadiths », une grande majorité des musulmans les considèrent comme sacrées, mais à des degrés divers et, parfois, certains hadiths font problème. Par exemple, le colonel Kadhafi ne reconnaît pas ces hadiths. Il dit que la révélation, c’est seulement l’écriture du Coran. Kadhafi est un peu le protestant de l’Islam. De même, pour les chiites, ce qui est sacré ce sont les paroles attribuées aux premiers imams, comme Ali et Hussein, le reste, ayant été défini par des califes hétérodoxes, n’est pas forcément perçu comme sacré. Cette notion de sacré est évidemment très variable selon les époques et, parfois, on éprouve un léger doute.

Dans « La Bible », psaume 137, on lit : « Heureux qui saisira tes nourrissons pour les broyer sur le roc ». Cette gentillesse sort de la bouche de David et s’adresse à l’ennemi babylonien, avec d’ailleurs une erreur de chronologie car David et Babylone se situent à des époques différentes. Cet appel au meurtre des enfants ne nous paraît pas très religieux. Il n’empêche que cela fait partie d’un texte tout à fait sacré, le recueil des « Psaumes de David ». Autrefois, les religieuses catholiques n’avaient pas le droit de lire la Bible. Il fallait demander la permission des supérieures. J’avais une tante qui était chanoinesse de Saint Augustin, la congrégation qui gère le célèbre collège « Les Oiseaux », et qui n’a eu le droit de lire la Bible qu’après le Concile Vatican II. C’était interdit avant, car on pensait qu’une religieuse pouvait justement être choquée par des textes assez immoraux de la Bible. Le sacré n’est donc pas forcément toujours très recommandable.

En introduction de cette deuxième partie, nous dirons qu’il y a des religions de l’oral. C’est-à-dire des religions nées dans des espaces sans écriture. Prenons l’Afrique subsaharienne, prenons le Vaudou. Le vaudou est une religion qui est née quelque part au Bénin, et ensuite a été exportée avec les esclaves à Haïti. Le Bénin n’a, dans certaines parties du pays, connu l’écriture que très tardivement. Dans le nord du pays, à Natitingou, l’écriture est arrivée en 1940 avec les premiers missionnaires chrétiens. Il n’y avait jamais eu aucune trace d’écriture auparavant. Il est évident que les missionnaires catholiques ne se sont pas tellement empressés de noter les prières des vaudous.

Ensuite, il y a eu les ethnologues. Et de fait, ce qui était, il y a quelques décennies encore, des religions de l’oral, ne le sont plus tout à fait parce que des ethnologues ont noté les textes d’un certain nombre de prières, par exemple les prières ou les textes des Indiens d’Amérique ou les prières des populations de Nouvelle-Guinée et d’autres régions où les religions étaient admises.

Il y a donc eu des religions de l’oral mais, désormais, avec les magnétophones et ensuite la transcription, ces religions de l’oral deviennent des religions avec des supports écrits, même si il existe des religions qui répugnent à révéler leurs secrets. C’est ce qu’on appelle les religions ésotériques et, même en présence d’écriture, elles peuvent estimer qu’elles n’ont pas à révéler leurs incantations ou leurs prières.

Cependant, d’une certaine manière, on peut dire que toutes les religions sont d’abord des religions de l’oral. Il n’y aucune grande religion qui ait été, dés le début, une religion de l’écrit.

Ce n’est pas propre aux religions. Les grands philosophes, comme Socrate ou Confucius n’ont jamais écrit une seule ligne. C’est Platon, ce sont les disciples de Confucius qui ont transcrit les paroles du maître, un peu comme à l’époque moderne, des théoriciens comme Saussure ou Lacan ont très peu écrit, et ce sont leurs élèves, leurs disciples qui, avec des transcriptions ou des retranscriptions, ont noté les paroles du maître.

Il est intéressant de classer les religions et les textes sacrés par ordre croissant de durée de la phase orale.

Commençons par le texte sacré écrit le plus rapidement qui est probablement le Coran, puisque la révélation du Coran s’est étendue sur vingt et un ans à peu près. Contrairement à la légende, cela n’a pas été une révélation instantanée, révélation qui va de la nuit de Décret, vers 611, jusqu’à la mort de Mohammed en 632.

La mise par écrit définitive, sur ordre du Calife, a commencé vers 646, c’est-à-dire seulement 14 ans après la mort du prophète. Il y avait probablement auparavant quelques fragments de textes qui ont servi à l’élaboration du texte définitif, mais qui ont été détruits volontairement.

« Le Nouveau Testament » vient en seconde place, puisque la première épître aux Thessaloniciens, qui est probablement le texte le plus ancien du « Nouveau Testament » date environ de 51 de notre ère, donc probablement 20 à 25 ans après la mort de Jésus, et le dernier texte doit être « L’Apocalypse » de Jean à la fin du premier siècle, vers 95, c’est-à-dire 60 ans après la mort de Jésus. Donc « Le Nouveau Testament » a été rédigé, en gros, de une à trois générations après la mort de Jésus, alors que le Coran a été rédigé une génération après la mort de Mohammed.

Ensuite, par ordre croissant, et avec beaucoup de points d’interrogation, vient « L’Ancien Testament » de la Bible. Il y a d’énormes sujets de controverse sur les conditions de son écriture. Il est probable que le texte biblique, qui nous est parvenu, provient d’une réécriture de fragments antérieurs qui a commencé vers le 5ème siècle avant Jésus-Christ, après le retour de l’exil à Babylone, à partir de fragments plus anciens, et relatant des événements très difficiles à dater comme le fameux exode d’Égypte. Cette phase écrite aurait duré à peu près cinq siècles, puisqu’elle s’est achevée vers la fin du 1ère siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire juste avant la naissance de Jésus, l’un des derniers livres étant « Le livre de la Sagesse », qui n’est d’ailleurs pas reconnu par la communauté juive. Il y aurait donc environ cinq siècles de phase de rédaction, cette phase étant elle-même postérieure de plusieurs siècles, on ignore combien au juste, aux événements relatés.

Toujours par ordre croissant, nous continuerons avec le Bouddhisme. De quand date le Bouddha ? 5ème ou 6ème siècle avant Jésus-Christ, probablement. Il n’y avait sans doute pas d’écriture en Inde au temps du Bouddha, du moins on n’en a pas retrouvé. Le témoignage le plus ancien de l’écriture indienne, à part l’écriture de la vallée de l’Indus qui était complètement perdue au temps du Bouddha, est probablement les stèles d’Ashoka qui sont postérieures de deux à trois siècles à la vie du Bouddha.

Dans le Bouddhisme, dit « du petit véhicule », ( Hinayana), ou « doctrine des anciens », (Theravada), la phase d’écriture sacrée aurait débuté vers le 3ème ou 2ème siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire deux ou trois siècles après la vie du Bouddha. Cette phase d’écriture aurait commencé dans l’île de Sri Lanka, à 3000 kilomètres de distance de l’endroit où a vécu le Bouddha, dans le nord de l’Inde. C’est un peu comme si « Le Nouveau Testament » avait été rédigé par des moines irlandais vers l’an 400. Mais d’autres formes de Bouddhisme ont eu des écritures plus tardives, tel le Bouddhisme tibétain dont les écritures sacrées dateraient plutôt du 8ème siècle.

Vient ensuite le Zoroastrisme, et avec également de nombreux points d’interrogation puisqu’on ne sait pas quand à vécu Zoroastre. Les dates proposées varient du 7ème au 10ème siècle avant Jésus-Christ, et les textes sacrés du Zoroastrisme, les fameux chants ou « Ghatta » de l’Havesta ont été mis par écrit à peu près douze à quinze siècles plus tard, c’est-à-dire entre le 3ème et 5ème siècle de notre ère, peut-être même un peu plus tard. Il est infiniment probable que le Zoroastrisme a commencé par être une religion ésotérique, donc il n’y avait pas lieu de révéler les textes sacrés, on devait simplement les mémoriser. Ce retard pose un immense problème en histoire des religions car il y a beaucoup de points communs entre le Zoroastrisme et le Judaïsme tardif : les anges, la Résurrection, le feu sacré qui a donné le Cierge Pascal, le Jugement Dernier, et bien d’autres. On se demande donc si c’est le Zoroastrisme qui a influencé le Judaïsme tardif, ou bien si c’est le Judaïsme qui a influencé le Zoroastrisme écrit. Je pense que c’est plutôt le Zoroastrisme qui a influencé le Judaïsme, mais honnêtement, on n’a aucune preuve de cet ordre.

En dernier, nous mettrons le Jaïnisme, religion indienne fondée un tout petit peu avant le Bouddhisme, vers le 6ème siècle avant Jésus-Christ, et dont les écritures ont été par deux fois perdues. Ceci est assez fréquent. Les écritures du Jaïnisme ont été réécrites deux fois. Le canon actuel date du 5ème siècle après Jésus-Christ, ce qui fait onze siècles de distance après la vie supposée du Jina. Il est intéressant de noter que la réécriture des textes n’a pas été la même dans les différentes composantes du Jaïnisme, et il y a eu des schismes nés du fait que cette réécriture n’a pas été acceptée unanimement.

La phase orale est donc d’une durée extrêmement variable, ce qui pose, bien entendu, le problème de la fidélité de la mémoire, problème très complexe. Est-ce que des textes répétés oralement pendant dix ou vingt générations sont fidèles au récit initial ou sont-ils déformés ? Il y a eu à ce propos des thèses diverses extrêmement développées. Marcel Jousse, écrivain chrétien, pour défendre l’intégrité de la mémoire, a démontré que dans des sociétés sans beaucoup d’écriture ou sans beaucoup de lettrés, les gens étaient habitués à mémoriser beaucoup plus facilement qu’aujourd’hui, et donc à très peu trahir le récit initial.

Beaucoup d’autres exégètes pensent cependant que la phase orale a été accompagnée d’une modification très substantielle des récits. Pas forcément par défaut de mémoire, car il y avait un certain nombre de moyens mnémotechniques et de répétitions qui permettaient de mémoriser assez facilement, mais tout simplement parce que on avait des préoccupations différentes.

Au bout de quelques siècles, on s’apercevait que le récit initial ne correspondait plus à la situation actuelle et, donc, on le modifiait en conséquence. C’est ainsi, par exemple, que dans Isaïe, il y a probablement plusieurs Isaïe qui se réfèrent à des situations politiques différentes.

Du côté de la fidélité de la mémoire, on citera quand même certains moines bouddhistes de Birmanie et de Sri Lanka qui, paraît-il, connaissaient par cœur les 15.000 pages des textes sacrés du canon bouddhique du « petit véhicule ». C’est possible, néanmoins il y a eu des conciles dans le Bouddhisme pour purifier les écritures, ce qui prouve bien que les mémoires des différents moines n’étaient pas tout à fait les mêmes puisque les textes avaient, semble-t-il, été corrompus. C’est donc bien qu’il y avait des infidélités de la mémoire. En tout cas, ce sujet est extrêmement discuté.

Le premier stade, et de loin le plus long, est le stade des copistes et des manuscrits ou des textes écrits à la main sur un support variable. Ce qui suppose, bien entendu, une diffusion restreinte dans une société peu lettrée. Quel était le pourcentage exact de gens sachant lire et écrire dans l’Égypte antique ou dans l’Israël antique, c’est une question très discutée, ce qui est normal. Compte tenu du faible nombre d’exemplaires disponibles et de leur coût exorbitant, un petit nombre de gens avait un accès direct aux écritures. Quand on voit Jésus en train de lire des textes de la Tora, il s’agissait quand même d’une possibilité offerte à un petit nombre.

Ce qui signifie que, durant cette longue période où les textes sacrés étaient peu nombreux, ils avaient énormément de valeur. C’est ainsi que, en 1057 après Jésus-Christ, on a vu un roi birman, Anawratha, faire la guerre à un prince de son pays pour récupérer des écritures sacrées. La possession d’un texte sacré était tout à fait essentielle parce qu’il n’en existait qu’un nombre d’exemplaires très restreint.

Et bien entendu, ce qui dominait dans certaines religions qui l’autorisaient, c’était le catéchisme en images. On ne peut pas comprendre la question des images sans se référer aux vitraux des cathédrales, qui étaient les bandes dessinées de l’époque, aux fresques indoues et à tous ces moyens de raconter en images des récits, dont les textes étaient extrêmement peu nombreux, coûteux et réservés à un petit nombre de lettrés, en général des religieux ou des moines.

Vient ensuite la phase de l’imprimerie, à partir de Gutenberg. Le premier livre imprimé, vers 1460, a été « La Bible » par Gutenberg. L’impression a divisé par dix le prix de la Bible. Du même coup, le nombre d’exemplaires, avec l’aide du papier, a été multiplié par dix, puis par cent, puis par mille.

 

De ce fait, l’imprimerie, en multipliant les textes écrits, a suscité la création des écoles. Quelle est la première école primaire et obligatoire au monde ? C’est l’école primaire de Genève fondée par Calvin en 1536, trois siècles et demi avant Jules Ferry. Et les écoles suivantes ont été fondées par les protestants puritains de Plymouth en Amérique et de Boston. A partir du moment où les livres étaient disponibles en un grand nombre d’exemplaires, il fallait que les enfants apprennent à lire et à écrire pour pouvoir lire la Bible.

Mais l’impression des textes sacrés a pris elle-même un certain nombre de siècles. Si on prend, par exemple, le canon bouddhique, la première impression in extenso, avec une vraie imprimerie et des caractères, en Birmanie, date de 1947. C’est-à-dire que, jusqu’en 1947, les Birmans ne connaissaient les textes sacrés du Bouddhisme que par les textes rédigés simplement à la main par des moines.

L’écriture d’un texte sacré mérite d’être étudiée du point de vue précisément du type d’écriture utilisée qui est, parfois, lui-même plus ou moins sacré. Si on prend les textes indiens, notamment de l’Hindouisme et du Vedisme, ils étaient souvent rédigés avec une écriture qu’on appelle la « Brahmi », écriture indienne mal connue, peut-être d’origine proche-orientale ou indienne, et cette « Brahmi » porte le nom de Brahma parce qu’on estime que c’est une écriture sacrée qui aurait été inventée par le dieu Brahma.

De même les textes du Zoroastrisme ont été notés par une écriture qu’on appelle « l’Avestique » et qui note « L’Avesta », texte sacré, une écriture dont le nom même se confond avec le texte sacré. Si vous prenez « La Bible », l’hébreu carré a été l’écriture qui a noté la Bible, et la quasi totalité des textes en hébreu que nous avons datant de l’Antiquité sont des textes sacrés. Si on prend maintenant l’alphabet russe cyrillique, précédé par le glagolitique. Cette écriture glagolitique avait été créée pour noter la Bible. Ce sont donc les fameux Cyrille et Méthode qui avaient pris certains caractères grecs et certains caractères latins pour créer une écriture dont le but était de noter « La Bible ». Le cas de l’arabe est assez complexe. La naissance de l’écriture arabe coïncide à peu près avec l’émergence du Coran. Les caractères de l’écriture donnent à l’écriture arabe un caractère éminemment religieux qui explique le grand prix que les musulmans attachent à l’écriture du Coran en arabe.

Nous conclurons cette troisième partie en faisant une petite remarque sur l’après Gutenberg, c’est-à-dire l’ère de l’ordinateur, de l’Internet, de tous les moyens de communication moderne. Nous ne pouvons pas dire que cette ère diminue le prestige des textes sacrés, bien au contraire. Elle permet la multiplication des textes qu’on peut obtenir sur son ordinateur, et qui permet, mieux que l’ère de l’imprimerie de Gutenberg, la conservation des caractères. Noter des caractères de syllabaires ou d’idéogrammes, syllabaires indiens ou idéogrammes chinois, est fort compliqué avec une machine à écrire et devient plus simple sur écran. Notre ère de communication moderne est plutôt favorable à la conservation, à la reproduction et à la diffusion des caractères sacrés.

De même que nous avons parlé de l’écriture, il faut dire un mot des langues. Langue et écriture, ce n’est pas pareil. On peut noter une même langue avec plusieurs écritures. L’égyptien antique a été noté avec les hiéroglyphes, l’écriture hiératique, l’écriture démotique, l’écriture copte, un peu dérivée du grec, et c’est une même langue.

Il faut donc bien distinguer langue et écriture.

Une langue sacrée est presque toujours une langue morte. Pour la Bible, c’est l’Hébreu.

Or l’hébreu était langue morte dès le 2ème siècle avant Jésus-Christ. Jésus n’a jamais parlé l’hébreu mais l’araméen. Il n’empêche que l’hébreu était la langue de la Bible et qui a connu ce destin extraordinaire et unique au monde d’être ressuscitée comme langue vivante en 1948 avec la création de l’Etat d’Israël.

Il y a le Slavon, langue slave un peu archaïque avant le russe, et qui exprime des textes liturgiques orthodoxes.

Il y a le Latin qui exprime les textes liturgiques catholiques et aussi « Le Nouveau Testament » ou « La Bible » pour les catholiques.

Il y a le Sanscrit, langue parfaite disait Voltaire, mais surtout langue sacrée qui note des textes hindouistes et aussi des textes du bouddhisme Mahayana.

Il y a le Pali, langue indienne ancienne morte qui note les textes du bouddhisme Teravada ou Hinayana, doctrine des anciens, ou petit véhicule.

Il y a le Gueze, langue sacrée qui va exprimer la pensée religieuse des textes sacrés des monophysites éthiopiens.

A partir du moment où la plupart de ces langues sacrées sont des langues mortes, cela pose le problème de la traduction en langue dite « vulgaire ».

L’une des révolutions de Luther a été de traduire la Bible en allemand, c’est-à-dire dans la langue que parlaient les gens de son époque en Germanie. « La Bible » de Luther est considérée comme le premier grand texte en allemand, sinon moderne, du moins classique.

De la même façon, nous avons la traduction de la « King James Version », la version autorisée qui a été la Bible anglicane, dont la traduction a été faite sur l’ordre du roi d’Angleterre, Jacques II, qui se disait aussi roi de France. En français, il y a eu la traduction de la Bible par l’Abbé de Sacy qui date de 1672.

Dans l’Antiquité, il y a un exemple très célèbre de traduction. C’est celui de « La Septante » qui, à partir du 3ème siècle avant Jésus-Christ a noté la Bible en grec et non plus en hébreu. Or, il se trouve que, très curieusement, quelques uns des plus vieux exemplaires de la Bible que nous possédons sont en grec et pas en hébreu.

Il y a la « Vulgate » qui, à l’initiative de saint Jérôme, a noté la Bible en latin, et qui est devenue la Bible de référence des catholiques.

Puis, nous avons le gigantesque travail de traduction des textes bouddhiques du sanscrit au chinois puis au japonais, processus qui a duré presque vingt siècles. La fin de la traduction des textes mahayanistes en japonais doit se situer au 20ème siècle, donc l’un des plus gigantesques processus de traduction de l’histoire humaine.

Et puis, bien sûr, il y a la question de l’intraduisible. Est-ce que traduire c’est trahir ? Certains le pensent. Pendant très longtemps, les musulmans ont eu l’interdiction de traduire le Coran et, aujourd’hui encore, dans les mosquées, le texte du Coran ne peut-être lu qu’en arabe. De la même façon, il n’y a pas si longtemps, les textes du Nouveau Testament étaient lus en latin dans les églises catholiques.

Traduire serait être infidèle à la langue d’origine considérée comme sacrée.

Ce problème de l’intraduisibilité renvoie directement à celui de l’inspiration. Si un texte sacré est d’inspiration divine, peut-on dire que l’inspiration est traduisible ?

Prenons un exemple : traditionnellement, pour les catholiques, la Bible avait été écrite « sur la dictée de l’Esprit Saint » comme le dit l’encyclique Providentissimus Deus de 1893 du Pape Léon XIII.

Donc, la Bible a Dieu pour auteur et « l’homme comme instrument pour écrire ». Si Dieu a écrit en hébreu, peut-on le traduire ? Ceci était gênant pour les catholiques qui avait le texte latin pour référence et, donc, tout de suite, un encyclique dit que la traduction latine de la « Vulgate » est authentique, ce qui signifie que les traducteurs étaient aussi inspirés par l’Esprit Saint.

Le Coran, lui, aurait été révélé mot pour mot par l’Archange Gabriel. S’il est révélé dans un mot à mot exact, peut-on dire que la traduction respecte ce mot à mot ? Probablement pas. Traduire une langue sémitique comme l’arabe dans une langue latine, germanique ou slave, c’est s’éloigner forcément un peu du texte original.

 

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 10/02/2016