Les notions de sacré et de profane

CHAPITRE  I  LES NOTIONS DE SACRE ET DE PROFANE

 Deux abords répondant à deux objectifs différents

Il y a essentiellement deux manières d'étudier le phénomène religieux :

1) Etudier les idées de Dieu et de religion d'une manière essentiellement rationnelle, et dans ce cas l'on aboutit à la notion de Dieu des philosophes, celle du  Dieu d'Erasme qui constitue une notion abstraite, une allégorie morale.

2) Analyser les modalités de l'expérience religieuse, tenter d'éclairer le côté irrationnel , comprendre ce que le croyant veut exprimer par le terme "Dieu vivant" qui semble pour lui être une terrible puissance manifestée dans la "colère divine". Ce fût la démarche de Rudolf Otto dans son livre " Das Heilige" paru en 1917, celui-ci était théologien et historien des religions. Il découvre ainsi cette écrasante impression de supériorité de puissance, devant le  mysterium fascinans où s'épanouit la parfaite plénitude de l'ètre, en fait il s'agit de reconnaître les caractères de cette expérience terrifiante et irrationnelle. Ce type de phénomène ou l'homme ressent intensément le sentiment de sa nullité, de n'être que créature, issue de cendres et poussières .... est qualifié par Otto et  C.G Jung  de numineux. En fait, le langage humain est incapable d'exprimer ce "Ganz andere"   

Mon objectif dans le texte qui suit est plus humble, je tiens simplement à discuter les différences que l'on peut discerner entre les notions de sacré et de profane

Manifestation du sacré ou hiérophanie

L'homme ne peut prendre connaissance du Sacré qui est innomable et indiscible que parce que d'après lui, celui-ci se manifeste, cette  manifestation est appelée hiérophanie. Bien sûr, ce sacré manifesté par une hiérophanie est susceptible de provoquer chez certains une fascination étrange telle que celle qui est évoquée dans le texte précédent et que l'on qualifie de phénomène numineux.

Carl Gustaf Jung, psychanalyste, psychiatre et psychologue suisse à donné dans ses ouvrages un certains nombres d'hypothèses explicatives sur le mécanisme psychique de cette numinosité, notamment à l'aide de sa notion de constellation d'archétype

L'histoire des religions, des plus primitives, aux plus élaborées est constituée d'une accumulation de hiérophanies, depuis la manifestation du sacré dans la pierre ou l'arbre jusque la hiérophanie suprème qui est pour un chrétien, l'incarnation de Dieu dans la personne de Jésus Christ.

Aucune solution de continuité n'existe en la matière, il s'agit toujours de la manifestation de quelque chose de "tout autre", d'une réalité qui n'appartient pas à notre monde, ou réalité transcendante   dans des objets qui font partie de notre monde "naturel " ou profane . il faut donc bien comprendre que l'objet siège de la hiérophanie n'est pas adoré pour lui même mais parce que manifestation tangible , pour certains , de ce monde "tout autre" ou transcendant. En d'autres termes, pour ceux qui ont une expérience religieuse, la nature tout entière est susceptible de se révéler en tant que sacralité cosmique,  le cosmos dans sa totalité peut devenir un hiérophanie.

La notion de foi est bien souvent induite par l'occurence d'expériences religieuses. Et l'on peut ainsi comprendre que  l'intensité de cette foi peut varier en fonction des caractéristiques psychologique des individualités humaines.

Le sacré différent du profane selon R. Otto

Cette distinction a été analysée par Rudolf Otto dans son livre Le Sacré.

Au sens strict, ce qui est « sacré » est ce qui est séparé, du latin « sancire » qui veut dire délimiter, circonscrire.

Le profane au contraire, de « pro-fanum » ce qui est « devant l’enceinte », est ce qui est à notre portée, accessible.

Le sacré est réglé, immuable, interdit. Le profane est libre, changeant, licite.

À l’origine de cette distinction qui se retrouve dans toutes les religions, il y a trois facteurs :

 (1) Une anxiété technique

Ce sentiment est dû à l’indigence et à l’insécurité de l’être humain face à la nature. C’est une anxiété mêlée d’effroi (unheimliche : inquiétante étrangeté) devant ce qui dépasse et que l’on ne peut ni décrire, ni exprimer, mais qui est néanmoins « là ».

Le culte d’une nature personnalisée, donc en principe influençable, est une tentative de contrôle (illusoire) de ces forces (sur)naturelles.

 (2) L’anxiété devant la mort (et plus particulièrement la décomposition du cadavre).

Il faut se concilier la mort et les morts par le culte des ancêtres.

 (3) Le problème de l’identité des vivants.

Il se pose en termes d'origine (d’où venons-nous ?) et de destination (où allons-nous ?)

Cette quête des origines et de la fin se concrétise dans les mythes.

Dans les trois cas, il y a l’effroi de l’incontrôlable et la tentative d’instaurer une forme de contrôle par la sacralisation. Ainsi, l’essence du religieux pour Rudolf Otto, est le sacré et non, par exemple, la croyance en un ou plusieurs dieux. Il y a des religions sans divinités. Ce sont même les plus nombreuses (la plupart des religions animistes propres à une communauté, dites religions « ethniques »).

Les rites

Au sens large, un rite est un comportement stéréotypé.

Au sens religieux, un rite est un ensemble de gestes et de pratiques codifiés concernant le sacré.

Les rites sont conformes à un usage collectif et ont une efficacité extra-empirique. L’être humain ne peut ni rester enfermé dans sa condition (comme l’animal), ni tout à fait y échapper. Les rites constituent l’intégration de ce dépassement partiel au sein de la vie quotidienne, grâce à des attitudes répétitives et réglées qui ont pour but de se concilier ce qui nous échappe.

Attention, tous les rites ne sont pas religieux. Il faut distinguer

  1. les rites de purification
  2. les rites magiques
  3. et les rites religieux.

En effet, face à l’incontrôlable, il y a trois attitudes possibles :

1. S’en séparer. C’est l’instauration de tabous.

 Rites de purification

2. Essayer de le rejoindre. C’est la manipulation.

 Rites magiques
(Qui consistent justement à violer les tabous et donc à quitter le naturel pour le surnaturel. Cette possibilité est réservée à des individus « consacrés », hors du commun.)

3. Essayer à la fois de s’en séparer et d’entrer en contact avec lui. C’est la sacralisation.

Rites religieux

Les rites religieux permettent de contacter et de manipuler le surnaturel sans abandonner la sécurité relative de la condition normale garantie par le respect des règles (en particulier des tabous). Ainsi, la sacralisation, à la base des rites religieux suppose l’existence de deux types de rites :

  1. Les rites de dépassement qui instaurent la séparation.
  2. Les rites de prières et d’offrande qui instaurent la communication.

Ex. : La messe chrétienne comporte à la fois la consécration de l’hostie (= séparation : après la consécration, l’hostie est bénite, donc intouchable) et la prière de purification suivie de la communion (= instauration d’un lien).

Les rites religieux concernent essentiellement des forces naturelles primitives (ex. les génies) et les morts (les ancêtres). Ces rites ont été faussement interprétés par les chrétiens comme des cultes rendus à des divinités. Mais il n’y a pas de dieux dans les religions animistes, c’est-à-dire dans la plupart des religions.

La religion comme ensemble de rites pose le problème de la fonction psychologique et sociale de la religion : illusion, instrument de manipulation ?

Les croyances

Dans toute religion, il y a des croyances relatives au sacré. Ces croyances peuvent prendre diverses formes : mythiques, doctrinales (dogmes) ou mystiques.

  • Les croyances mythiques portent sur les récits de la genèse des institutions sociales qu’elles justifient et dont elles assurent l’immuabilité.
  • Les dogmes sont des articles de foi portant sur la nature des êtres surnaturels auxquels un culte est rendu.
  • L’expérience mystique est incommunicable, éminemment individuelle. Elle ne porte sur aucune croyance particulière sinon celle d’être entré directement en contact avec le surnaturel (ex.: Thérèse d'Avila)

Qu’elles soient mythiques ou dogmatiques, les croyances religieuses ont toujours un caractère collectif. C’est-à-dire qu’elles unissent les croyants dans une communauté de foi, laquelle peut être institutionnalisée (ex. : les églises).

La religion, comme ensemble de croyances pose le problème de la relation entre foi et raison.Ex. : problématique des preuves de l’existence de Dieu ou de sa non-existence,; distinction entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse  ou le thème du pari chez Pascal.

Notons cependant qu’il n’est ni plus ni moins rationnel de croire en l’existence de Dieu que de croire en sa non-existence. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’un acte de foi.

Conclusion

La religion est la marque d’un dépassement de la société des vivants. À la limite, il n’y a pas de société qui ne se dépasse pas elle-même, c’est-à-dire dont la collectivité de ses membres ne dépasse pas l’ensemble de ses membres effectifs. De ce point de vue, on peut dire qu’il n’y a jamais de société totalement irréligieuse.

L’homme religieux éprouve un sentiment paradoxal de fusion avec une réalité transcendante et la certitude d’avoir entrevu la vérité des choses,

Transcendant/Immanent

« sentiment de la créature qui s’abîme en son propre néant et disparaît devant ce qui est au-dessus de toute créature » (Rudolf Otto).

L’homme religieux est toujours dans une certaine mesure mystique.

Enfin, si la foi est la clé de voûte de l’édifice religieux, l’esprit religieux est aux antipodes de l’esprit scientifique. L’esprit scientifique est caractérisé par le doute, non par la certitude. Seule la foi est sûre de son fait, et c’est pourquoi le fanatisme guette toujours le religieux.

Remarquons cependant que

  1. la religion n’a pas l’exclusivité de la foi;
  2. il y a des fanatismes non religieux;
  3. la foi peut être tolérante, en particulier quand elle est non dogmatique.

 Paradoxe de la hiérophanie 

On n'insistera jamais suffisamment sur le paradoxe que constitue toute hirophanie, même la plus élémentaire. En manifestant le sacré, un objet quelconque devient autre chose, sans cesser d'être lui-même, car il continue de participer à son  milieu cosmique environnant. Une pierre sacrée reste une pierre ( apparemment) ; plus exactement d'un point de vue profane,rien ne la distingue de toute les autres pierres. Pour ceux auxquels une pierre se révèle sacrée, sa réalité immédiate se transmue en réalité surnaturelle. En d'autres termes, pour ceux qui ont une expérience religieuse, la nature tout entière est susceptible de se révéler en tant que sacralité cosmique. Le cosmos dans sa totalité, peut devenir une hiérophanie.

Le Sacré aux origines

L'homme des sociétés archaïques a tendance à vivre le plus possible dans le Sacré ou dans l'intimité des objets consacrés. Cette tendance est compréhensible : Pour le "primitif", comme pour l'homme de toutes les sociétés pré-modernes le Sacré équivaut la puissance et en définitive à la réalité par excellence.Le Sacré est saturé d'être. Puissance sacrée, cela dit à la fois pérénnité,réalité et efficacité.

L'opposition Sacré-profane se traduit généralement par une opposition entre réel et irréel, ou le psudo-réel ; Entendons nous,il ne faut pas s'attendre à retrouver dans les langues archaïques cette dualité issue du raisonnement des philosophes : mais la chose y est .

Il est donc naturel que l'homme religieux désire profondément être, participer à la réalité, se saturer de puissance.       

La désacralisation moderne

Comment l'homme religieux s'efforce-t-il de se maintenir le plus de temps possible dans un univres sacré ; comment se présente son expérience religieuse par rapport à l'expérience de l'homme privé de sentiments religieux, de l'homme qui vit ou désire vivre dans un monde désacralisé : tel est un thème qu'il serait important d'aborder. 

Il ne nous incombe pas de montrer par quel processus historique, et à la suite de quelles modifications, l'homme moderne a désacralisé son monde et assumé une existence profane . Il suffit de constater seulement içi, que la désacralisation caractérise l'expérience totale de l'homme non religieux des sociétés modernes ; que, en particulier, celui-ci ressent une difficulté de plus en plus grande  à retrouver les dimensions existentielles de l'homme religieux des sociétés archaïques.Il est clair que ce fait a plus appauvrit l'homme que ne l'a enrichit, par les maintes dimensions spirituelles de l'existence auxquelles il ne peut normalement plus accéder

Deux modes d'être dans le monde.    

On mesurera le précipice qui sépare les deux modalités d'expériences, sacrées et profanes, en considérant les développement sur l'espace sacré et la construction rituelle de la demeure humaine , sur les variétés de l'expérience religieuse du temps , sur les rapports , sur les rapports de l'homme religieux  avec la nature et le monde des outils , sur la consécration de la vie même de l'homme  et la sacralité dont peuvent être chargées ses fonctions vitales ( nourriture, sexualité, travail etc ). Il suffira de se rappeler ce que la cité ou la maison , la nature, les outils ou le travail sont devenus pour l'homme moderne et areligieux pour saisir sur le vif ce qui le distingue d'un homme appartenant aux sociétés archaïques ou même d'un paysan de l'Europe chrétienne. Pour la conscience moderne , un acte physiologique : l'alimentation, le sexualité, etc, ... n'est rien de plus qu'un processus organique , quel que soit le nombre de tabous qui l'entravent encore ( règles de bienscéance à table, limites imposées au comportement sexuel  par les " bonnes moeurs"). Mai pour le primitif, un tel acte n'est jamais simplement physiologique; il est, ou peut devenir un "sacrement", une communion au sacré.

LIRE ENCORE : SPIRITUALITE PRIMITIVE

 

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Date de dernière mise à jour : 20/12/2011