Religions agricoles 1

 

Texte indroductif pour réfléchir

Les formes primitives des dieux.

La religion entraîne l'émotion, cette émotion, c'est la matière à laquelle la conception, que l'humain réussira à se créer du monde qui l'entoure et de lui-même, imposera une forme, dès qu'il aura pu faire de la réflexion, un apprentissage assez complet pour penser ses images en des ensembles cohérents et leur prêter assez d'attention pour qu'ils subsistent, pareils à eux-mêmes, en sa mémoire devenue capable de discerner les uns des autres les souvenirs et de ne plus les laisser se confondre. Toute la nature lui apparaîtra dès lors comme composée de vivants qu'il ne pourra concevoir comme autres que lui-même; elle ne sera pas peuplée d'esprits, mais vivante et agissante, faite  de vivants, dont l'arbitraire et capricieuse volonté réglera le cours des événements, qui ne seront que leurs actes. Vivante sera la forêt, vivantes seront les eaux fécondantes et dévastatrices, vivantes les plantes nourricières et. meurtrières, la mer grondante, vivants les rochers durs et forts, le feu agile, le vent qui brise les arbres, le ciel lumineux, les nuages chargés de pluie, le soleil dévorateur et créateur. Et ce n'est pas la vie seulement qu'il prêtera à ces êtres et à ces objets divers, ce sera une volonté pareille à la sienne et une intelligence de même ordre, et les mêmes sentiments, les mêmes désirs, les mêmes affections, les mêmes haines. Ces attributs humains, il en investira tout d'abord les animaux, qui ne lui apparaissent séparés de l'homme par nulle infranchissable barrière et qu'il conçoit souvent comme plus intelligents et plus puissants que lui.

Personne n'a plus heureusement que Guyau caractérisé ce moment de l'évolution religieuse et le nom qu'il a proposé pour le désigner, celui de «panthélisme», mériterait d'entrer dans l'usage courant.

 " La cause qui produit chez eux le mouvement étant un désir, ils supposent que tout mouvement dans la nature, comme le mouvement des hommes et des animaux, s'explique également par quelque désir, quelque intention [...] Leur conception de la nature est ainsi anthropomorphique et comme le sera celle qu'ils se feront de Dieu même [...] Le mot de panthélisme exprimerait [... heureusement...] cet état de l'intelligence humaine, qui place tout d'abord dans la nature non pas des esprits plus ou moins distincts des corps, mais simplement des intentions, des désirs, des volontés inhérentes aux objets mêmes [...] En résumé, la [représentation] la plus simple, la plus primitive que l'homme puisse se former de la nature, c'est d'y voir non pas des phénomènes dépendants les uns des autres, mais des volontés plus ou moins indépendantes et douées d'une puissance extrême, pouvant agir les unes sur les autres et sur nous; le monde est ainsi conçu comme un ensemble de volontés physiquement et socialement puissantes. "

Mais ce ne sont pas seulement les objets et les êtres de la nature que l'homme, à ce stade de son développement, se représente comme des volontés, ce sont aussi les actes, et parce qu'ils lui apparaissent comme des objets. Le déploiement de toute énergie physique ou morale s'accompagne de variations de l'état affectif, qui provoquent, à leur tour, l'apparition de telles ou telles images; ces images symbolisent l'acte, le représentent, l'incarnent en quelque sorte et, de même que les actes, les passions qui y entraînent les hommes, les désirs qui les y sollicitent se personnifient et se revêtent de formes sensibles, et cela spontanément et sans qu'intervienne nulle tendance consciente et réfléchie à l'allégorie. Le langage, d'ailleurs, achève l'oeuvre commencée par les images et les émotions, et confère à ces êtres de pensée une plus pleine et plus entière réalité. Dès lors, l'homme même, comme la nature entière, est à ses propres yeux une sorte de république de Puissances plus ou moins confusément représentées, mais représentées cependant, identiques en leur apparence aux objets multiples qui se révèlent dans la perception antérieure, et ces images objectivées, il les sent comme des forces, comme des énergies: par là se fait plus complète l'identification entre la nature qui l'enveloppe et l'homme qui vit d'elle et en elle.

On n'insistera jamais trop d'ailleurs sur le rôle essentiel joué, dans le développement de la notion de la vie des choses, par la connaissance que les primitifs ont des animaux et les conceptions qu'ils se font de leur nature intime; ils sont trop analogues à l'homme en toutes leurs démarches, en toutes leurs manières de se comporter et envers lui et vis-à-vis les uns des autres pour qu'il ait pu songer à les ranger en une catégorie différente de celle où il s'est lui-même placé et, cependant, ils diffèrent, à tel point de lui - certains d'entre eux du moins - par toute l'apparence extérieure, qu'ils ne lui semblent pas apparentés de plus près que les plantes, les eaux qui se meuvent et qui parlent, elles aussi, et les rochers ou quelque chose de sa forme semble parfois avoir demeuré. Et c'est une raison de plus pour qu'il estime que tous ces êtres sont comme lui des vivants et des vivants qui veulent. Suivant une très pénétrante remarque d'Ed. Caird, l'homme à la fois s'est conçu à l'image des objets de la nature et a conçu la nature à l'image de sa volonté; les choses et les hommes sont de pareille essence, investis des mêmes attributs, de pouvoirs de qualité pareille, sinon de même étendue.

Ce qu'il importe ici de remarquer, c'est que ces attributs et ces pouvoirs sont très différents des attributs et des pouvoirs humains tels que nous les concevons : ils sont bien plus variés, bien plus nombreux. L'action de l'homme s'exerce, d'après les non civilisés, en mille domaines que nous savons maintenant soustraits à l'empire de sa volonté : il peut agir sur la pluie et sur les nuages, sur le vent et sur le soleil, faire croître les plantes ou se dessécher les feuilles, livrer il lui plaît au démon maladie et guérir ceux qu'il soute; il peut à son gré revêtir telle forme qu'il lui agrée ou l'imposer aux autres. L'homme peut tout cela, et les autres volontés, pareilles à la sienne, dont est faite la trame du monde, le peuvent comme lui. Tous les êtres, à vrai dire, sont des magiciens, mais ce sont des magiciens d'inégale puissance et aussi de science inégale; le don naturel, le mana qui ne s'acquiert point (le mot de mana désigne en Mélanésie l'ensemble des dons naturels et surnaturels dont un homme est investi, l'ensemble des pouvoirs qui lui appartiennent sur les hommes et sur les choses) et la connaissance, des bonnes règles, des bonnes recettes, tels sont les deux éléments de cette magie, qui permet à certains hommes de commander en maîtres au tonnerre, à l'océan ou aux animaux puissants et sages des forêts. A la plupart, pareille puissance fait défaut, et ils sont livrés en proie aux mille périls qui les entourent, sans autre défense que la protection, qu'ils s'efforcent de gagner, de quelque sorcier humain ou surhumain, qui mettra, par bonté ou par intérêt, sa science et l'énergie qui est en lui à leur disposition.

Pour le sauvage, il n'y a dans les phénomènes nulle règle, nulle succession uniforme. L'idée de loi est absente de son esprit; la causalité, telle qu'il arrive à la concevoir, est une causalité capricieuse et incertaine; il ne se figure pas l'univers comme une unité dont toutes les parties sont liées, mais comme une collection de personnes perpétuellement en lutte et dont tantôt l'une l'emporte et tantôt l'autre, sans qu'on puisse savoir d'avance à qui restera l'avantage; il se le représente comme livré aux impulsions sans cesse changeantes de passions irréfrénées. Et nul être n'est assujetti à un rôle fixe et déterminé d'avance, nul être ne possède de fonction spéciale, à laquelle seulement il est propre, il peut faire toutes choses, et cela d'autant plus sûrement, qu'une vertu plus efficace, qu'un mana plus élevé est en lui. A l'origine, il n'y a pas plus de departmental spirits que dedepartmental gods; chaque«volonté», chaque«puissance»se manifeste de mille manières différentes, et nul domaine particulier ne lui est assigné à l'exclusion de tous les autres: la «vie», qui est au coeur du palmier et du chêne et fait verdoyer leurs branches, prédit l'avenir, guérit les maladies, fait tomber la pluie ou périr les animaux, et cela non pas parce qu'elle a usurpé un pouvoir qui ne lui appartenait pas, mais seulement parce qu'un vivant peut partout faire rayonner sa vie. Et ces pouvoirs, l'homme se les attribue à lui-même comme aux autres êtres de la nature, et il en use; s'il échoue souvent en des entreprises, il ne s'en étonne pas, il sait qu'ils ne sont pas impartis également à tous, et l'explication lui suffit. Les magiciens n'hésitent pas à tout tenter : ils croient de bonne foi agir sur les astres et le cours des saisons; les non civilisés assignent une efficace puissance sur les éléments à certains membres de leurs tribus. Si le magicien ne réussit pas à atteindre le but qu'il s'était lui-même imposé, il en conclut non pas que son entreprise était hors du cercle des choses qui sont au pouvoir de l'humain, mais seulement qu'il est venu se heurter à plus fort, à plus savant, à plus habile que lui.

On peut comprendre dès lors quels rapports durent s'établir entre les dieux, qui n'étaient que les plus puissants d'entre ces êtres dont était construit le monde, et les hommes ou plutôt entre les hommes et la nature vivante dont ils devaient tour à tour chercher à se concilier les bonnes grâces et à plier à la leur les multiples volontés. Cette bienveillance des dieux, on la peut gagner, soit par des services effectifs, soit en contractant avec ceux dont on veut s'assurer la protection une alliance qui les fait devenir avec vous membres d'un même corps et les lie envers vous aux obligations étroites qu'impose la conscience collective aux hommes d'un même clan, d'une même famille et plus tard d'une même cité.

D'autre part, parmi ces redoutables Puissances, qui environnent l'homme de toutes parts et l'enveloppent de leur incessante activité comme d'un réseau aux mailles serrées, il en est beaucoup qu'il ne réussit pas à enrôler à son service, dont il ne peut faire ses alliées ou ses protectrices, qu'il ne parvient pas à concilier à ses intérêts par des dons ou des hommages; celles-là, il essaiera du moins de les empêcher d'agir, de les maintenir dans l'inaction, dans une sorte de neutralité à son égard, tantôt par des offrandes sans cesse multipliées, tantôt et plus souvent en exerçant sur elles une contrainte magique. Il existe d'ailleurs des dieux cruels, des dieux féroces dont la fureur ne s'apaise jamais, qui se réjouissent des souffrances des hommes et dont on ne peut détourner un instant la colère qu'en leur offrant en sanglante expiation des victimes toujours renouvelées, mais ces dieux mêmes ne sont pas, eux non plus, des dieux tout d'une pièce, si j'ose dire, leur férocité n'est pas sans connaître des exceptions et des nuances, elle ne se manifeste pas contre tous également. Ces dieux terribles ont des favoris, et le tribut qu'on leur paie ne va pas sans le secret espoir de s'assurer leur redoutable amitié. Enfin il ne faut pas oublier que si ce qu'on petit tout d'abord souhaiter d'un protecteur surhumain, c'est qu'il veuille vous protéger, il n'est pas moins nécessaire qu'il le puisse faire efficacement et que l'appui qu'il vous donne sera d'autant plus précieux qu'il sera lui-même plus robuste, plus vigoureux, plus intelligent et plus énergique. La conséquence évidente, c'est qu'il faut le nourrir aussi copieusement que possible et ne le laisser manquer de rien.

Nous voilà maintenant en possession des principales conceptions dont les pratiques rituelles primitives ne sont que la mise en oeuvre, l'application spontanée et comme instinctive.

S'il est un moment du développement religieux où se puisse appliquer dans toute sa rigueur la conception que si, faisait Schleiermacher de la religion tout entière, c'est, autant du moins que les analogies permettent de l'affirmer, sa phase initiale. L'homme s'est partiellement affranchi de ses dieux en se les représentant; dès qu'ils les a conçus plus nettement, l'image qu'il s'en est faite lui a permis de s'expliquer à lui-même sa peur, la terreur vague dont sa vie était agitée, et lorsqu'il a cru les mieux connaître, ils lui sont apparus moins redoutables; c'était son propre reflet que lui renvoyaient les cieux.  -

Il est d'une haute probabilité que la religion en ses formes primitives, que nous ne connaissons pas et où nous ne pouvons remonter que par des inférences analogiques, devait consister, non pas en cérémonies, ni en conceptions mythiques, mais uniquement en émotions puissantes et vagues, unies par un lien fort lâche à des images confuses et instables, qui lui prêtaient pour un instant une forme objective; c'étaient les terreurs mêmes dont l'âme humaine était agitée, ses inquiétudes, ses attentes, ses désirs qui s'extériorisaient en des représentations. Du moins, c'est ainsi que les choses ont pu et dû se passer en des esprits, qui présentaient la structure que nous avons décrite, et c'est ainsi qu'elles se passeraient encore chez le sauvage actuel, si les croyances traditionnelles et les rites collectivement célébrés n'imprimaient point à sa pensée capricieuse une sorte de fixité relative et n'en restreignaient pas les écarts.

Lors des cérémonies d'initiation, le jeune homme ou la jeune fille se trouve fréquemment replacé dans des conditions, fort analogues, par certains côtés, à celles où ont vraisemblablement vécu les hommes aux plus lointaines périodes de leur histoire; l'état émotionnel qui est alors créé chez eux ressemble de très près à celui que nous avons décrit. Ils ressentent le même malaise indéfinissable dont nous avons essayé de donner quelque idée, ils sont agités des mêmes émotions, des mêmes angoisses, le même cortège d'images instables défile en leur esprit, les mêmes phénomènes de dédoublement se produisent dans leur conscience; ce nous est là un de nos meilleurs arguments. Encore faut-il ajouter que le jeune guerrier Peau-Rouge ou la jeune fille qui attend en Guinée la visite du Dieu serpent, que l'Australien qui aspire aux fonctions de Biraark ou l'apprenti chaman, a quelque confiance dans certains de ces êtres surhumains avec lesquels il va se trouver face à face, que, s'il cri est qui soient pour lui de dangereux ennemis, il en est d'autres qui sont ses protecteurs, ses alliés, des membres de son clan, qu'il a entre les mains des moyens magiques de se préserver des risques surnaturels auxquels il s'expose, et surtout que ces êtres redoutables, il peut se les représenter, les penser, qu'il sait comment s'y prendre avec eux et d'où viendra le péril.

Avant que les mythes aient revêtu une forme définie, avant que se soit constituée la rudimentaire dogmatique du sauvage et que les pratiques rituelles et les institutions sacerdotales soient venues le protéger contre les multiples dangers, que lui font courir l'hostilité et parfois même le seul contact des êtres inconnus qui le frôlent, par une double barrière, malaisée à franchir, son désarroi doit être plus grand infiniment, et cela explique que la naissance d'une religion aux contours précis et arrêtés ait été une libération, un affranchissement pour l'homme. Elle exorcisait déjà quelques-uns des fantômes que plus tard la science devait faire s'évanouir, elle donnait à l'homme un peu de cette confiance en son destin, que devait agrandir et fortifier la foi mystique en un Dieu d'amour. Elle ne pouvait réduire en servitude des êtres que faisait esclaves leur liberté même, des êtres qui n'ont pu s'élever à la dignité d'hommes que lorsque s est lentement formée en eux la conscience de leur double dépendance envers la société à laquelle ils appartenaient et envers les dieux, protecteurs de cette société, dont eux aussi ils étaient membres surhumains. (L. Marillier, c. 1900).

Le sauvage ( non péjoratif ) fantasmatique

Il était libéré à demi de cette crainte mystérieuse qui l'emplissait, alors qu'impuissant à attribuer aux phénomènes dont lui-même ou les siens n'étaient point les agents immédiats une cause définie, à peine conscient de sa propre activité, inhabile à percevoir dans les choses nul ordre, à saisir nulle succession régulière, incapable de distinguer des autres êtres les vivants ou de se faire de la vie même aucune conception claire ou confuse, traqué par les animaux sauvages, incertain du lendemain, sans demeure fixe, souffrant de la faim et des intempéries, vivant de hasards, entouré de mille périls, anxieux devant l'énigme de la mort, frémissant au hurlement du vent dans les branches, au mugissement des eaux, aux mille bruits inquiétants et vagues de la nuit, il ne pouvait recourir à nul protecteur surhumain et ne sentait même point dans sa horde sans cohésion et sans unité cet appui ferme et joyeux que trouve le sauvage dans son étroite alliance avec les hommes de son clan, le barbare dans sa fraternité avec ses compagnons d'armes.

Et il était à l'origine, sans doute, plus misérable et plus troublé cent fois que le plus timide des animaux, et cela, parce que bien longtemps avant que se constituât en lui le pouvoir de penser et de comprendre, le pouvoir de s'expliquer vaille que vaille ce qui l'entourait, s'était, selon toute apparence, créée en son esprit la puissance d'imaginer et de se souvenir. La nourriture, tour à tour insuffisante et surabondante, les longs jeûnes qui alternent avec les copieux repas, l'attente anxieuse où il est sans cesse du péril, les fatigues extrêmes auxquelles il est souvent soumis, et que remplacent de longues périodes de désoeuvrement et d'oisiveté, la solitude, le silence, peuplé de mille bruits indistincts, tout favorise chez le sauvage l'exubérante floraison des images, et il est vraisemblable que ces conditions retrouvaient bien plus complètement réalisées pour l'homme des premiers âges que pour le non civilisé d'aujourd'hui.

Le sauvage est d'une extrême suggestibilité : tout ce que lui suggèrent les autres, tout ce qu'il se suggère à lui-même, il l'extériorise aussitôt en objets, qui lui apparaissent aussi réels que ceux qu'il touche et qu'il voit. Il rêve très fréquemment, comme les animaux eux-mêmes, et dormant aux heures les plus irrégulières, doué d'une mémoire aussi confuse et inhabile à localiser qu'elle est tenace, d'une mémoire faite d'images intenses et colorées, mais aux contours mal arrêtés, vivant souvent en une sorte de songerie vague, qui n'est ni le sommeil ni la veille, sujet à de véritables hallucinations qui le frappent parfois de terreur, il est hors d'état de distinguer nettement entre sa vie d'homme éveillé et sa vie d'homme endormi, de séparer par une infranchissable barrière ses perceptions réelles des fantômes de ses songes. Ses deux vies se pénètrent l'une l'autre : la veille est hantée des rêves de la nuit, et c'est la chasse on le combat de la journée qui continue dans son esprit alors qu'il s'est étendu à l'abri d'une roche ou sous sa hutte de branchages. Des voix parlent en lui qui ne sont pas la sienne et il entend retentir à son oreille des mots que nul n'a prononcés; il lui semble souvent qu'un autre que lui-même habite son propre corps, et des inspirations lui viennent, qui sont étrangères à ce qu'il conçoit d'habitude, des pensées qu'il ne reconnaît pas, des ordres lui sont donnés qu'il sait bien ne s'être pas donnés à lui-même et qui cependant sont connus de lui seul. A toute heure, du fond de l'inconscient, de ce que les Anglais appellent sub-liminal consciousness, montent ainsi, vers la claire conscience, des appels confus et forts, des suggestions de pensées et d'actes; il est troublé, agité, ému par ces incitations qui proviennent de l'intimité même de son esprit comme par les suggestions multiples du dehors.

Et non seulement de tout cela, en raison de son ignorance, il est incapable de faire la critique, comme le serait, à bien des égards, un paysan de nos jours, mais il pense, comme l'enfant et presque comme l'animal, par des consécutions d'images, et sa pensée ne peut, comme celle de l'enfant, se rectifier et se mûrir au contact d'une pensée adulte - il faut des générations d'hommes à l'origine pour que le plus léger progrès se fasse - il est hors d'état de réfléchir, il est à peine curieux; au plus bas degré de son évolution, il ne peut maintenir longtemps son attention sur autre chose qu'un objet matériel et qui l'intéresse directement et pratiquement. Nul contrepoids n'existe par conséquent aux perpétuelles incitations de sa sensibilité. Il obéit à toutes ses suggestions : il ne raisonne pas, il ne discute pas, il imagine les images qui doivent spontanément naître en son esprit en de telles conditions, et les accepte comme des réalités, et d'autant plus aisément qu'elles sont plus vagues et plus indéterminées et ne peuvent donc entrer en conflit avec smille perception réelle, avec la perception, du moins, d'aucun dus objets familiers au milieu desquels il vit et dont bien souvent il n'a, du reste, une connaissance que très incomplète qui ne se définit et ne précise que dans la mesure où l'y contraignent des exigences pratiques.

A coup sûr, les sauvages d'aujourd'hui ne répondent plus que très imparfaitement à un tel portrait, dont cependant ils ont fourni tous les traits, mais qui sont maintenant, chez les non civilisés, à demi effacés et mêlés à cent autres qui les surchargent, les brouillent et les font mal intelligibles. Nous ne saurions affirmer que nos lointains ancêtres doivent en être considérés comme les originaux de tous points ressemblants, mais l'extrême vraisemblance, c'est qu'il en est bien ainsi, et que l'homme des anciens âges ne connaissait pas cet équilibre, qui, dès que sont franchies les frontières de la vie animale et qu'un être s'élève à la dignité du rêve en pleine veille, ne peut s'établir que grâce à des habitudes régulières, à une certaine stabilité de vie, qui impliquent une ébauche de civilisation, si rudimentaire, si embryonnaire qu'on la suppose, et permettent seules à la réflexion de commencer son couvre et au chaos des images de s'organiser en systèmes définis.

Extrait Issu de ce lien remarquable   :   http://www.cosmovisions.com/$Religion04.htm

Voir préalablement le contenu historique repris dans la rubrique sciences agronomiques de base

  

LA DECOUVERTE DE L'AGRICULTURE ET LES MYTHES RELIGIEUX AGRICOLES

 

 

Culte des ancêtres 

Le culte des ancêtres est la conquête de la Vie, de sa signification et des responsabilités à prendre en tant qu'être vivant dans le monde.

Le culte des ancêtres est une apologie de la vie toujours triomphante, de la vie qui vainc la mort. A travers la vénération des ancêtres, il est question pour les vivants de se reconnaître en tant qu'ils sont la continuité de l'ancêtre et en tant qu'ils sont porteurs et supports de la même essence que l'ancêtre responsable de la lignée, du clan, de l'ethnie, de la race, de l'espèce. Le culte des ancêtres c'est la Vie, c'est cette même flamme qui se transmet de génération en génération et que les dernières générations ont pour charge de perpétuer.

Le culte des ancêtres se révèle être aussi l'exaltation de cette force que libère le mort. C'est encore une apologie de la vie toujours triomphante, ici, cette victoire se manifeste par l'élection d'un descendant en tant que support de la force vitale de l'ancêtre en vue de sauvegarder, de maintenir, de perpétuer la tradition ancestrale et de participer à la perpétuation de la Vie et à l'amélioration des conditions de vie.

Evènement agraire primordial

L'origine du culte des ancêtres est un moment grave. Le culte des ancêtres est né à la suite de la découverte de l'agriculture, il en est une conséquence. Il est donc extrêmement lié au phénomène agraire. Et l'invention de l'agriculture à eu lieu à une époque d'une grande explosion de la créativité humaine qui a d'ailleurs précédé l'invention du phénomène agraire. Aux origines de l'agriculture et du culte des ancêtres il y a un meurtre, ou peut-être tout simplement une mort. Il faut donc essayer de comprendre ce qui s'est passé.

C'est au mésolithique que s'est fait la découverte de l'agriculture qui amorça une profonde révolution. Au début, avant même le mésolithique, il fut essentiellement question de végéculture ou culture des tubercules puis par la suite au néolithique, de céréaliculture ou culture des céréales. Comment s'est fait la découverte de l'agriculture ? Est-elle uniquement le résultat d'un long vécu selon le rythme de la vie végétale ou s'agit-il d'une inférence faite à partir d'autres choses ? Que s'était-il passé chez les Hommes néolithiques pour que la révolution agraire ait tant de répercussion dans leur vie ?

Pour la compréhension du phénomène agraire et de ce qu'il opère comme révolution, Adolph Jensen est parti du constat de la mise à mort présente aussi bien dans les mythes que dans les rites. Les uns présentent l'origine de l'agriculture à partir d'une divinité qui fut tuée, morcelée, démembrée, inhumée, et à partir de laquelle ont jailli les plantes agricoles. Les autres actualisent cette mise à mort. Ici et là, au cours des semailles, des sacrifices humains ont été pratiqués. On tuait un homme, une femme, un enfant, on répandait le sang dans les sillons, on enterrait un morceau de chair dans les champs... II y a donc eu chez les agriculteurs un acte de mise à mort.

Qu'est-ce qui a poussé ces Hommes à tuer leurs semblables de manière volontaire et où l'acte était perçu comme créateur de formes culturelles, permettant de connaître la nature ultime du monde et où sa répétition était une rénovation des choses, permettant de transmettre aux  nouvelles générations cet acquis ?

Ce que l'on sait, c'est que la pensée mythique revient toujours sur ce qui s'est passé la première fois, à l'acte créateur estimant à juste titre que c'est lui qui apporte sur un fait donné le témoignage le plus vivant. Pour Jensen, c'est au plus ancien stade agricole qu'il faut chercher la raison de la mise à mort, acte qui peut révéler l'origine surtout du caractère sacral de l'agriculture.

Pour Grant Allen, l'agriculture n'a été possible qu'à partir du moment où il y a eu défrichement de la terre et la seule occasion de ce défrichement pour les « primitifs » a été les enterrements. En outre, depuis le paléolithique, les inhumations s'accompagnaient de dépôts d'outils, d'animaux, de plantes comestibles. Sous l'action de la putréfaction du cadavre et des offrandes, des libations fréquentes au-dessus des tombes, les plantes agricoles ont émergé.

Lorsque cela se fit pour la première fois, on conclut que ce mort, du fond de sa tombe avait entraîné la croissance des plantes. Cette production agricole devint une gratification du défunt et même, l'incarnation du défunt lui-même. La renaissance du mort s'était fait à travers les plantes, en celles-ci résidait l'esprit du défunt. Lorsque les effets de cette première récolte ont commencé à décroître, la nécessité d'immoler une victime fit son apparition car avec son inhumation accompagnée de plantes comestibles, on répétait l'acte créateur : « Chaque victime nouvelle devait avoir les mêmes qualités et mêmes pouvoirs que les victimes précédentes ; elle devait être assimilée à l'être humain qui, le premier, du fond de sa tombe, amena la croissance des plantes bienfaisantes. » Goblet d'Aviéla, p.12

L'hypothèse de Grant Allen est plausible mais n'a pas été confirmée, elle est peut être trop belle pour être vraie. En tout cas, elle rend compte de l'inextricable lien qui existe entre l'agriculture et le culte des ancêtres de même qu'elle valide les constructions mythiques et les rites de mise à mort dans l'après coup, à posteriori.

Dans l'état actuel des connaissances tout ce que l'on peut dire de manière certaine c'est qu'avec l'agriculture, l'Homme néolithique a accédé au fait que les semences dans la terre perdaient à jamais leurs formes en se putréfiant. La naissance de la plante nouvelle passait par un hiatus, une dissolution des formes accompagnée d'une réduction en eau, la vie nouvelle passait par une nécessaire mort de la semence. L'Homme néolithique a homologué le drame de la semence végétale à sa propre mort et en cela il rompait avec l'Homme paléolithique sur plusieurs points. D'abord parce qu'il n'y avait plus place pour la parthénogenèse et parce que le chasseurs-cueilleurs du paléolithique en tuant l'animal, attribuait la responsabilité de l'acte à la divinité. L'agriculteur du néolithique, saisissant mieux que les paléolithiques ce qu'est la vie, a pris ses responsabilités en tant qu'être vivant dans le monde et les a assumées : « Quand l'homme a eu conscience de son mode d'être dans le monde, et des responsabilités liées à cet être dans le monde, une décision a été prise,... La conception de ces peuples, c'est que la plante alimentaire est le résultat d'un meurtre primordial. Un être divin a été tué, morcelé, et les morceaux de son corps ont donné naissance à des plantes inconnues jusqu'alors, surtout à des tubercules, qui depuis ce temps constituent  la principale nourriture des humains. D'où le sacrifice humain, le cannibalisme, et d'autres rites, parfois cruels. L'homme n'a pas seulement appris que sa condition veut qu'il doive tuer pour vivre, il a assumé la responsabilité de la végétation, de sa pérennité, il a pour cela assumé le sacrifice humain et le cannibalisme... (...) il ne s'agit pas d'un comportement animal mais d'un acte humain, que c'est l'homme, en tant qu'être libre de prendre une décision dans le monde, qui a décidé de tuer et de manger son prochain... » Mircea Eliade, L'épreuve du labyrinthe, pp. 138-140.

Sa vision du monde accusait donc de profondes modifications. Sur le plan humain, le sperme et le sang devenaient l'essence de la vie et exprimaient sa sacralité. Avec l'assomption du sperme, la fécondation était désormais inférée de manière claire à l'accouplement. Cette inférence et d'autres montraient que rien ou presque rien n'était donné dans la nature comme produit fini. Pour la chasse, l'animal était donné dans la nature, il "suffisait" seulement d'aller le chercher. Pour la cueillette, la nourriture végétale était également donné dans la nature et mieux que la chasse, il suffisait vraiment d'aller la chercher. Avec l'agriculture ce n'était plus le cas, elle nécessitait des actes, du travail. Pour obtenir quelque chose, il fallait désormais une participation active de l'individu. Le cultivateur était obligé d'élaborer ses projets plusieurs mois avant leur application, d'exécuter dans un ordre précis, une série d'activités complexe en vue d'un résultat lointain et surtout au début, jamais certain : la récolte. En se souciant du succès de sa récolte, le cultivateur néolithique a prospecté le temps, a fait l'expérience du temps cosmique, circulaire et cyclique. Tous ces éléments qui ont fait irruption dans la conscience du cultivateur n'ont pas été vains. En élaborant la structure de ses rites, le cultivateur y a consigné ses peines, ses angoisses, ses incertitudes, et ses espérances.

C'est par ces consignes que nous savons aussi que la révolution agraire a eu un impact sur la vie spirituelle des néolithiques, nous savons également que la connaissance empirique de la semence qui perd ses formes dans la terre a été très révélatrice. Après la dissolution des formes et la réduction en eau, il était clair qu'au sein de cet état chaotique s'organisait quelque chose, une force qui, à l'aide des travaux agricoles faisait germer les nouvelles plantes. Ce que l'agriculture révélait, ce en quoi elle opérait une révolution était la prise de conscience, la valorisation et l'exaltation de cette force, de cette puissance qui fait croître, qui engendre la Vie. A travers les multiples rites de la moisson, ce n'était pas la plante elle-même qui était vénérée, mais cette force dont la plante n'était que l'expression merveilleuse.
On peut dire que ce que l'Homme néolithique a vu, ce qu'il a compris et appris du drame des semences, la leçon qu'il en a tiré, est l'existence de cette force, de cette puissance qui animait la plante et par extrapolation toute la végétation et le cosmos.

Ces considérations qui sont au centre de ce que révélait l'agriculture et présentées comme telles ne nous expliquent pas le lien fondamental entre ancêtres et descendants : point pivot du culte des ancêtres. En d'autres termes, ces considérations ne nous permettent pas de saisir le passage de l'agriculture à la théorie du culte des ancêtres.

Nous allons nous intéresser à deux mythes où les agriculteurs ont consigné ce qu'ils ont compris de la semence en putréfaction et qui permettront de déceler le passage de l'agriculture à la théorie du culte des ancêtres. Il s'agit des mythes de l'Ogdoade et des mythes du démembrement de l'être anthropomorphe.

Pour bien comprendre les fondements biologiques du culte des ancêtres, il nous faut insister sur un type de mythe :

les mythes de l'Ogdoade où se trouve consigner cette connaissance. Il nous faut pour cela remonter à l'Égypte ancienne.

Khéménou était une ville de moyenne Égypte et ce nom signifiait la Ville des Huit (Serge Sauneron, George Posner). En langue copte il est devenu Shmoun qui a donné en Arabe Ashmounein, ville actuelle de l'Égypte. A l'époque des pharaons et peut être même avant, Khéménou a été l'un des grands centre religieux. Cette ville est plus connue dans la littérature sous le nom de Hermopolis et elle devait son nom originel de Khéménou, la Ville des Huit, a une démiurgie collective de huit dieux qui étaient présents lors de l'émergence de la ville des eaux chaotiques comme tertre primordial. La cosmogonie de type hermopolitaine sous l'égide de huit dieux primordiaux est appelée Ogdoade. Souvent cette Ogdoade se transforme en Ennéade : une cosmogonie orchestrée par neuf dieux. Sur le plan historique, c'est à Hermopolis que la cosmogonie des Huit est attestée pour la première fois, cette ville a été probablement le centre de diffusion de ces mythes.

L'Ogdoade égyptienne raconte qu'à l'origine il y avait un oeuf qui contenait le souffle de vie universel. On ignore si l'œuf avait été produit par les Huit dieux ou si ces derniers y étaient contenus. Mais les Huit sont des dieux autogènes, soit qu'ils ont produit l'œuf soit qu'ils sont issus de l'œuf. Dans tous les cas les Huit sont liés à l'œuf et à son contenu : au souffle de vie universel.

Au commencement il y avait donc l'Ogdoade, les Huit dieux primordiaux et l'œuf. La dénomination des Huit est en soi l'histoire d'une genèse, une cosmogonie. Les Huit sont à la base quatre dieux mâles qui ont chacun un double féminin, il s'agit de quatre couples de divinités représentant
les force génésiques élémentaires. Il y a :

– Noun et Naunet : l'eau primitive

– Heh et Hehet : l'infinité spatiale

– Kek et Keket : les ténèbres

– Amon et Amaunet : l'indétermination spatiale, le vide...

Ce sont les éléments du chaos précosmogonique, les forces génésiques, obscures, d'un monde inorganique mais en devenir. Les Égyptiens les ont personnifiés en tant qu'être ayant l'aspect de grenouilles et de serpents. Les commentateurs des textes égyptiens n'ont pas manqué d'associer cette personnification aux bêtes rampantes des eaux boueuses qui évoquent l'obscurité lourde, humide et infinie des instants précosmogoniques (Serge Sauneron, George Posner). Au sein de cette infinité ténébreuse ou de l'œuf, les Huit avaient émis une lumière qui fit jaillir le soleil. D'autres versions raconte l'émergence de l'astre à partir d'un lotus. Si aux dieux primordiaux on ajoute le soleil, on passe alors d'une Ogdoade à une Ennéade.

Les prêtres de Memphis ont élaboré aussi une cosmogonie où intervient les Huit (Serge Sauneron). Elle se centre sur le dieu Ptah-Ta-Tenen et les Huit sont clairement identifiés à ses hypostases. L'Ogdoade memphite comprend : "Ptah qui est sur le grand trône", Noun et Naunet, Ptah l'ancien, quatre autres divinités dont les noms sont perdus.

Ce que l'on peut retenir de l'Ogdoade égyptienne c'est que les Huit sous leur représentation animale sont associés à l'eau et aux forces génésiques. Si on considère que les Huit étaient contenus dans l'œuf, ils sont alors associés au souffle de vie universel. Lorsque l'Ogdoade-Ennéade est incarnée par le dieu Ptah, on nous fait comprendre que ce dernier a attribué la vie et a fait exister les dieux, il est ce dont toute chose est issue. L'Ogdoade égyptienne reste attachée à l'idée de vie, de la genèse du vivant. L'Ogdoade est présente dans tout ce qui existe depuis le monde minéral, végétal, jusqu'au monde animal.

La cosmogonie Dogon propose aussi une Ogdoade (Marcel Griaule/Germaine Dieterlen : Le renard pâle). Le point de départ est à la fois un oeuf et un végétal, le Põ, la plus petite des graines. Les premières ébauches de la création se font sous la responsabilité du dieu Amma.

A l'origine le Põ pilu était une spirale qui commença d'abord par enrouler dans ses spires les Paroles d'Amma puis par s'enrouler sur elle-même autour de son germe. Amma plaça un par un les éléments de la création dans la graine. Mais les premières choses qu'il avait créées n'avaient pas de noms, ces derniers furent mis d'abord dans la graine qui, à travers son tournoiement, a effectué la liaison d'une chose avec la chose suivante. Les noms formaient une sorte d'enveloppe mince, comme une peau. En tournant, cette peau est devenue comme un tuyau dans lequel les choses étaient en chapelet et enroulées en spirale. C'est à ce moment qu'Amma leur donna leurs noms. Pour toutes les choses, Amma n'avait choisi que quatre noms qui sur le plan de la Parole, du Verbe, correspondent aux quatre graphies et éléments en gestation dans son sein. Les quatre noms étaient la Parole, le Verbe.

En mettant les noms dans le Põ, l'intention d'Amma était de répandre le Verbe dans l'univers et particulièrement sur la terre. Dans le sein d'Amma, le Põ s'étendit jusqu'à atteindre ses limites. L'assise d'Amma tenait le Põ serré comme un ressort qui finit par se détendre, le Põ éclata. Le germe s'enroula sur la graine et la fit tourner sur elle-même. La spirale se déroula dans l'autre sens et Amma fit sortir les Huit paroles du Põ qu'il distribua dans l'univers. Le Põ pilu était mâle et femelle. Les deux graines furent avalées par le démiurge Nommo qui par ailleurs devra être sacrifié. Ces premières ébauches de la création se passaient dans l'espace intersidéral. Pour que les Huit Paroles arrivent sur terre, elles furent déversées dans une arche.

Sur cette arche se trouvaient d'abord le démiurge ressuscité et les Huit ancêtres avatars de la Parole et formés de quatre pairs de jumeaux. L'Ogdoade-Ennéade Dogon se composait de :

– Nommo

– Amma Sérou et go sa

– Lébé Sérou et ya sa

– Binou Sérou et ya sa

– Dyongou Sérou et ya sa

Les Huit sont aussi perçu ici comme une hypostase du démiurge et toute l'Ennéade est la figuration de ce génie ressuscité. Le Nommo lui-même en tant que père est la tête, Amma Sérou la poitrine, Lébé Sérou l'abdomen, Binou Sérou les bras toujours vivants, Dyongou Sérou le nombril et le sexe, les quatre jumelles sont les quatre membres. Sur l'arche se trouvaient aussi tous les animaux et tous les végétaux. Certains animaux en raison de leurs liens avec certaines parties du corps et certains principes spirituels du démiurge sont devenus des interdits totémiques. Parmi ces animaux on trouve le crocodile noir et le silure qui représentent les deux bras, le varan d'eau et le varan de terre qui représentent les deux jambes, l'antilope valu et l'oiseau donu sont en rapport avec les principes spirituels de corps rampants.

Ainsi chargée, l'arche est-elle descendue sur terre. Pour amorcer cette descente, elle fut suspendue à une chaîne de cuivre ou de fer dont les anneaux symbolisaient les ancêtres se tenant par la main. Cette chaîne par laquelle descendait l'arche est aussi comparée à un lien fait de deux cordes jumelées, jalonnées d'une série de nœuds. Ceux-ci sont appelés « nœuds du grand Amma » ou « nœuds qui ne cassent pas la corde des (descendants) du sein ». Ils symbolisent la continuité des générations. L'arche est le lien serré, quasi indissoluble, établit par Amma entre les ancêtres et leurs descendants.

« L'arche était suspendue à une chaîne de cuivre ou de fer dont les anneaux symbolisaient les ancêtres se tenant par la main. Ce support est aussi comparé à un lien fait de deux cordes jumélées, jalonnées d'une série de nœuds dit " nœuds du grand Amma "ou" nœuds qui ne cassent pas de la corde (des descendants) du sein" (c'est-à-dire des générations). A lui seul, chaque nœud représente à la fois l'arche et la corde la descente, ceci " pour qu'on oublie pas la descente de l'arche", qui est le lien serré, quasi indissoluble, établi par Amma entre les ancêtres et leurs descendants. »
(Griaule/Dieterlen, ibid, p. 423-424)

Pendant la descente, cette arche se balançait et dessinait une double hélice qui réalisait le mouvement même de la vie, du tourbillon qui animait la première graine. Ce mouvement était entretenu par le souffle des ancêtres qui semblait passer par une tuyère et qui était comme une respiration tourbillonnante faisant promouvoir l'hélice de la descente.

« En même temps qu'elle se balançait, l'arche, suspendue au bout de la chaîne, pivotait sur elle-même dans une sorte de va et vient. Elle dessinait ainsi en descendant une double hélice, réalisant le mouvement même de la vie, du tourbillon qui animait la première graine. Ce mouvement était entretenu par les souffle des ancêtres, comme s'il passait par une tuyère. La tuyère a la forme même de cette respiration tourbillonnante, dite "vent tournant", laquelle promouvait "l'hélice de la descente". "Le trou de la tuyère est le grand chemin de la respiration des ancêtres descendus d'en haut. C'est leur souffle qui aidait à tourner pour aller et descendre vers le bas ". » (Griaule-Dieterlen, ibid, p. 434)

Arriver sur terre, l'arche heurta d'abord le sol puis se retrouva dans l'eau qui est le lieu de prédilection des Huit ancêtres primordiaux. Dans une autre version (Marcel Griaule, Dieu d'eau) il est dit que le démiurge Nommo contenant des Huit sous la forme d'un couple primordial est associé à l'eau, il est présent dans toute eau, il est l'eau.

Les cosmogonies de l'Ogdoade se retrouvent en Afrique dans la boucle du Niger chez des peuples voisins des Dogon. Ils se rencontrent aussi dans la zone centrale notamment chez l'ethnie Téké où la ressemblance avec le mythe Dogon est assez frappante. (A. Masson Detourbet) Les mythes de l'Ogdoade quelque soit le lieu en Afrique semblent être issus d'un centre unique : Hermopolis. Le sens profond, premier, de ce type de mythes aurait été le même partout là où il se rencontre. C'est dire que le sens profond octroyé par l'Ogdoade Dogon, la plus élaborée qui nous soit parvenue, est valable pour les autres.

Ce que l'on peut dire pour l'instant c'est qu'à travers les Huit, et à l'instar des anciens égyptiens, les Dogon y ont vu les bases même de la vie. Celle-ci est dans l'eau et peut même être confondue avec elle. Mais les Dogon révèlent plus de choses, la vie est définie comme un mouvement : mouvement hélicoïdal d'une double hélice en torsade animée par quatre ancêtres principaux affublés chacun d'un double. L'arche et le support sur lequel elle descendait représentent la continuité des générations, le lien serré, indissoluble entre les ancêtres et leurs descendants. Ce mouvement qui exprime la vie est ce qui était à l'œuvre dans la plus petite des graines, le Põ pilu, et par extrapolation dans toute graine. Les mythes de l'Ogdoade sont donc liés au fait agraire, aux leçons tirées de la semence végétale. Ces mythes nous permettront de comprendre la démarche empruntée par les néolithiques pour passer de l'agriculture à la théorie du culte des ancêtres. On peut déjà signaler que les mythes de l'Ogdoade sont d'une importance capitale, ils constituent à eux seuls une véritable révolution, un problème épistémologique majeur.

Quelle connaissance relative à la vie ces gens ont ils ont consignés dans ces mythes de l'Ogdoade ?

Il faut dire que le culte des ancêtres est aussi vieux que la monarchie et la première fois que la royauté est attestée dans l'histoire de l'humanité, c'est en Égypte ancienne (et probablement en Nubie aussi) qu'on la rencontre aux alentours de 3000 ans av. J.-C. Le culte des ancêtres y apparaît déjà sous sa forme achevée. La monarchie, notamment à travers la succession royale, a été la première application pratique sur le plan religieux et social des leçons tirées de la semence végétale. C'est dire que le culte des ancêtres sous sa forme actuelle est vieux d'au moins 5000 ans.

Quelles connaissances ces Hommes néolithiques, de l'époque protohistorique ont-ils consigné dans les mythes de l'Ogdoade ? Pourquoi ont-ils considéré les Huit comme la genèse du vivant, comme des ancêtres primordiaux ? Pourquoi ont-ils défini la Vie comme un mouvement hélicoïdal d'une double hélice en torsade ? S'agit-il d'élucubrations, de simples spéculations sur ce qu'est la Vie de la part des gens qui ont vécu il y a plus de 5000 ans ? Ou s'agit-il plutôt d'une réflexion savamment orchestrée ?

En 1928, un chercheur du nom de Griffith avait démontré l'existence d'un support chimique de l'hérédité. Dans la même lignée mais en 1953 deux autres chercheurs, Watson et Crick, ont expliqué pour la première fois la structure de ce support chimique. Celui-ci est une molécule appelée ADN (acide désoxyribo nucléique). La molécule d'ADN est une double hélice constituée de deux brins enroulés en torsade. Chaque brin est constitué entre autre d'une succession de quatre bases qui sont : l'adénine, la tymine, la guanine et la cytosine. Chacune des bases d'un brin s'associe de manière spécifique aux bases de l'autre brin. Les quatre bases s'associant deux à deux forment quatre couples, donc Huit bases. Ces associations sont :

– Adénine – Tymine

– Cytosine – Guanine

– Tymine – Adénine

– Guanine – Cytosine

 La molécule d'ADN constitue le noyau de toute cellule, la genèse du vivant, le support de la vie. Elle contient les informations nécessaires pour sa réalisation, c'est par elle que se transmet la vie de génération en génération. On peut résumer la molécule d'ADN, molécule de la Vie, comme un mouvement hélicoïdal d'une double hélice en torsade animée par quatre couple de bases. N'est-ce pas là la principale connaissance consignée dans les mythes de l'Ogdoade dogone ?
Pour rappel, nous signalons que toutes ces cosmogonies ont assimilé les Huit à la vie. Ces derniers sont à l'origine quatre divinités ou ancêtres primordiaux qui en raison de la règle de gémelliparité sont devenus Huit. Les Huit sont présents dans l'univers, dans tout ce qui se meut et pousse sur terre. Dans la cosmogonie Dogon au moment de l'élaboration des premières ébauches de la création, le Dieu Amma avait créé quatre choses auxquelles il avait donné quatre noms. Ces choses étaient mises en chapelet dans une sorte de tuyère. Lorsque la graine éclata, Huit choses symbole de la Parole en sortirent. Le support dans lequel était contenu les Huit dessinait un mouvement hélicoïdal d'une double hélice en torsade. Ce mouvement et ce qu'il contenait symbolisaient la vie, la continuité des générations, représentait le lien serré et indissoluble entre ancêtres et descendants.

D'un côté comme de l'autre, le support de la Vie est un mouvement hélicoïdal d'une double hélice en torsade. La science contemporaine parle de brins, la cosmogonie Dogon parle de tuyères. Dans les uns on trouve entre autre un enchaînement de quatre bases, dans les autres on trouve une enfilade de quatre choses en chapelet. Les quatre bases en raison de leur associations forment une structure qui comporte Huit bases. Les quatre ancêtres ou divinités primordiales en raison de la gémelliparité deviennent Huit. La molécule d'ADN est le support de l'hérédité, le support de la vie et de sa transmission à travers les générations, le lien entre ascendants et descendants. L'Ogdoade et le mouvement qu'il imprime symbolisent la continuité des générations, le lien serré, indissoluble entre ancêtres et descendants. Il n'y a pas de doute, il y a une identité formelle et conceptuelle entre l'ADN et l'Ogdoade.

De toute évidence, ceux qui ont élaboré le culte des ancêtres et particulièrement les mythes de l'Ogdoade ont accédé à la connaissance suprême de ce qu'est réellement la Vie. Les mythes de l'Ogdoade se révèlent être le lieu où ont été consigné une partie des investigations des peuples néolithiques et protohistoriques sur ce qu'ils ont compris à partir de la semence végétale. Ces peuples ont aussi eu l'intelligence d'utiliser la structure de base de ce qu'est la Vie comme schème, comme modèle exemplaire des rites et de l'organisation sociale. L'Ogdoade est une duplication de la structure de l'ADN.

On a pensé pendant longtemps et on pense toujours que l'Homme religieux des sociétés archaïques est cet imbécile heureux vivant depuis la nuit des temps et projetant vaille que vaille les possibles les plus fantaisistes. Il existe des peuples issus des civilisations néolithiques qui véhiculent souvent de manière latente la culture qui s'y réfère. Dans l'histoire de l'humanité, ce moment d'une importance toute spéciale a vu se réaliser une explosion de la créativité. Nous ignorons encore ce qui a été exactement le moteur de la révolution néolithique mais il y a un paradoxe à vouloir voir dans les pratiques rituelles actuelle issues de ces néolithiques des fourvoiements de l'esprit humain alors que ce sont ces mêmes néolithiques qui ont fourni les bases de la culture contemporaine. Ont-ils été inconséquents dans leur démarche, cohérents par moment et incrédule à d'autres surtout à propos du sacré ?

Le lien serré, indissoluble entre ascendants et descendants est la Vie à travers sa transmission, c'est-à-dire de ce mouvement hélicoïdal d'une double hélice en torsade animé par les Huit. Ce qui a intéressé à la base ceux qui ont élaboré le culte des ancêtres est ce mouvement : la Vie.

On comprend alors pourquoi le lien entre ascendants et descendants dans le culte des ancêtres est si important : « Mourir sans descendance est le plus grand de tous les malheurs pour un être humain vivant... Car c'est là, aux yeux de l'Africain, l'échec absolu, la catastrophe sans appel, qui condamne non seulement celui qui meurt ainsi sans enfant en vie, mais aussi tous les ancêtres de sa race qui l'ont précédé en ce monde, à se voir pendant toute l'éternité frustrés de ce qui fut la raison même de leur existence : se perpétuer en se reproduisant, subsister au cours des temps à travers la chaîne des vivants qui s'engendre les uns les autres. Ainsi donc tout est concentré sur le précieux exister des hommes-vivants en qui se perpétue l'existant des vivants transmis par les ancêtres. » (J. Jahn)

Prise de conscience tragique car la Vie, la Culture n'étaient pas données mais se révélaient bien comme des incessantes auto-constitutions. Aux efforts accomplis pendant le paléolithique, venaient s'ajouter ceux de la révolution néolithique qui engageait l'individu plus que jamais.

Par cet engagement l'Homme religieux s'était senti comme le résultat de décisions prises au commencement notamment celle d'appréhender le réel et lui donner une signification. L'émergence dans la conscience du cosmos : ciel, terre, végétation..., l'avait conduit à prospecter son environnement afin de se le rendre habitable et compréhensible. Avec l'irruption de la mort dans cette conscience, l'Homme avait fait preuve de courage car, se rendant compte qu'il est un être d'aventure, un mortel né pour ne vivre qu'un laps de temps, cet Homme n'a pas abdiqué devant son destin. Il lui fallait sortir ou demeurer dans sa crise, il avait fait le choix d'en sortir en faisant face à la réalité et en se l'apprivoisant. Une telle décision a traversé le temps, s'est précisée au néolithique et a permis sans cesse à l'Homme de s'accepter en tant qu'être d'aventure et en même temps de transcender cette réalité.

La réflexion de l'Homo religiosus néolithique a été d'une portée théorique et pratique très importante. Saisissant que ce qu'il considérait comme la vie avait une origine céleste, était répandue dans l'univers et émanait de quelque chose d'unique, il a ainsi réalisé son origine céleste, son appartenance et sa participation structurelle à l'ensemble du cosmos ; il était constitué de la même essence que le reste de l'univers, essence qui était présente dans le germe primordial. L'Homo saisissait également la portée de sa présence en tant qu'être vivant dans le monde, car il y avait des responsabilités à prendre. Si la Vie avait une origine céleste, était descendue sur terre, a eu pour véhicule la matière minérale, végétale et animale, elle n'était pas parvenu jusque là à travers ses différents supports à prendre conscience d'elle-même.

Réalisant ce qu'est la Vie de son point de vue, réalisant également que lui l'Homme pas plus que la matière minérale, végétale et animale, n'était la Vie mais son contenant, le témoin de sa manifestation, les efforts ont convergé vers cette chose : la Vie. Il ne fallait plus que celle-ci évolue au gré du hasard. L'Homme assumait désormais la responsabilité de la Vie, dans tous les domaines, il lui assignait une direction. Elle devait perdurer, se maintenir, se perpétuer de génération en génération.

Mais il ne faut pas croire que le corps, le contenant de la vie, a été laissé pour compte.

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Ainsi le retour aux origines dans les rites actualisant les déplacements sinueux est avant tout un retour symbolique aux origines de la galaxie, de l'univers. Le rite, en tant que réintégration dans le chaos primordial n'est pas une élucubration de l'esprit, des balbutiements d'une humanité encore au berceau. Cette réintégration calquée sur l'envers de la création trouve pleinement son sens lorsqu'on se situe dans une optique initiatique. En effet, pendant l'initiation, la procession se dirige vers le temple, lieu des origines, non seulement de l'univers mais aussi de la vie dans tous ses aspects car c'est aussi de cet endroit que va se faire pour le néophyte la naissance au mode de l'esprit.

Il y a beaucoup de choses à découvrir sur le culte des ancêtres et donc beaucoup de choses à apprendre. Ce qu'il faut avoir à l'esprit c'est que les sociétés traditionnelles ont toujours prôné le principe de la double connaissance. Il y a une connaissance superficielle qui était distillée au niveau du peuple et une connaissance profonde partagée seulement par des cercles d'initiés. La connaissance qui s'est souvent propagée et a été conservée est souvent celle là qui était destinée au grand nombre, c'est-à-dire une connaissance superficielle. Il ne faut pas s'en contenter car le culte des ancêtres repose sur quelque chose de fondamental en rapport avec la structure de ce Monde et la place de l'Homme dans ce monde.

Enfin, et c'est le plus important, qu'on arrête avec ces tons paternalistes et condescendants voulant nous faire croire que les créations de nos ancêtres ne sont que des velléités de gens qui étaient complètement à côté des vraies questions, qu'on arrête avec ces tentatives d'annihilation des cultures des Autres.

Ghislain R. Ogandaga

I. UNE REVOLUTION FONDAMENTALE ET LONGUE - LA DECOUVERTE DE L'AGRICULTURE - MESOLITHIQUE ET NEOLITHIQUE

La fin de l'époque glaciaire , vers ~ 9000 changea d'une manière radicale le climat et le paysage ( voir dans ce site : http://www.vdsciences.com/pages/sciences-agronomiques-de-base/origines-et-evolution-de-agriculture/apparition-et-evolution-de-l-agriculture/sources-de-l-agriculture-1.html), et par conséquent la flore et la faune de l'Europe au nord des Alpes.

Le retrait des glaciers provoqua la migration de la faune vers les régions septentrionales. Graduellement, la forêt se substitua aux steppes arctiques. Les chasseurs suivirent le gibier , surtout les troupeaux de Rennes , mais la raréfaction de la faune les obligea à s'installer sur les rivages des lacs et les littoraux., et à vivre de la pêche.

Les nouvelles cultures qui furent se développèrent  dans les millénaires qui suivent ont été désignées sous le nom de Mésolithique. En Europe occidentale, elles furent plus pauvres que les grandioses création du paléolithique supérieur . Par contre en Asie du Sud Ouest , et particulièrtement en Palestine , le Mésolithique constitue une période axiale : c'est l'époque de la domestication des premiers animaux et des débuts de l'agriculture. 

ENCART :

C'est une période charnière entre le Paléolithique et le Néolithique, dans laquelle se produit un changement climatique entraînant l'adaptation concomitante de la faune et de la flore L'homme uniquement cueilleur et prédateur commence peu à peu à devenir chasseur, pêcheur ou cultivateur. La navigation en mer ou en rivières ne fait pas de doute : peuplement de la Crête et de la Corse au 7° millénaire, pirogue découverte dans un bras de la Seine ( —5 600), cannes pour la pêche à la ligne, hameçons en os et harpons.

On divise le Mésolithique en 2 phases :

—10 000 à —8 000 : Période tempérée avec croissance de forêts. Le mammouth disparaît et le renne émigre vers des terres plus froides ; en contrepartie s'installent des sangliers et des cerfs. En bref, la faune froide se raréfie tandis que la faune tempérée se multiplie. L'art pariétal disparaît peu à peu. Les objets en pierre sont plus fins, plus ou moins polis, et parfois peints de figures géométriques simples. L'arc apparaît et remplace le propulseur.

—8 000 à —6 000 : Au Sauveterrien et au Tadenoisien on constate une diversification de l'outillage ; les microlithes : pointes de flèches, burins sur armure en bois, donc composites, et les macrolithes pour des tâches plus rudes, pour construire ou défricher.

Voir deuxième moitié de la page de ce site : http://www.vdsciences.com/pages/sciences-agronomiques-de-base/origines-et-evolution-de-agriculture/apparition-et-evolution-de-l-agriculture/origine-de-l-agriculture-la-transition-paleolithique-neolithique.html 

On connaît assez mal les pratiques religieuses des chasseurs qui avaient suivi les troupeaux de rennes dans le nord de l'europe .

 "Dans le dépôt de limon d'un étang de stellmoor, près de Hamburg A.Rust a trouvé les restes de douze rennes entiers , immergés, avec des pierres dans la cage thoracique ou dans le ventre . Rust et d'autres auteurs ont interprété ce fait comme une offrande présentées à une divinité , probablement au seigneur des fauves. Cependant H. Polhausen a rappelé que les esquimoaux conservent les provisions de viande dans l'eau glacée des lacs et des rivières. cependant comme le reconnaît Polhausen, lui-même, cette explication empirique n'exclut pas l'intensionnalité religieuse de certains dépôts.  En effet, le sacrifice par immersion est amplement attesté à des époques différents différentes , de l'europe occidentale jusqu'en Inde" tiré de Mircea Eliade.

Le lac de Stelmoor était probablement considéré "lieu sacré"par les chasseurs mésolithiques.Rust a recueilli dans le gisement de nombreux objets  : flèches de bois , outils en os , haches taillées dans des ramures de rennes. Vraisemblablement ils représentent des offrandes , comme c'est le cas d'objets de l'äge du bronze et de l'age du fer trouvés dans certains lacs et étangs de l'europe occidentale.

Plus de cinq millénaires séparent les deux groupes d'objets, mais la continuité de ce type de pratique religieuse est indéniable. 

Dans la source de Saint Sauveur dans la forêt de Compiègne, ont été découverts des silex de l'époque néolithique  ( brisés intentionnellement en signe d'ex-voto ), des objets du temps des Gaulois et des Gallo-romains, et du Moyen âge à nos jours. Il faut également tenir compte du fait que ,dans ce dernier cas, la pratique s'est maintenue malgré l'influence culturelle de la Rome impériale et , surtout, en dépit des interdictions répétées de l'Eglise.  En plus de son intérêt intrinsèque , cet exemple, cet exemple a une valeur paradigmatique : il illustre admirablement la continuité des " lieux sacrés" et de certaines pratiques religieuses. 

Dans cette couche de Stellmoor, Rust a découvert un poteau de bois de pin avec un crâne de renne placé au sommet, ce poteau indiquerait des repas rituels : on mangeait de la viande de renne et on offrait leurs têtes à un être divin.

Non loin d'Ahrensbrug,Hopfenbach dans une station mésolithique datée de ~ 10.000,Rust a dégagé au fond de l'étang un tronc de saule de 3,50 m de long, grossièrement sculpté : on distingue la tête, un cou et de grands traits incisés, qui, selon l'auteur de la découverte, représentent les bras. Cette idole avait été plantée dans l'étang, mais on a trouvé autour ni ossements ni objets d'aucune sorte. Il s'agit, vraisemblablement , de l'image d'un être surnaturel, bien qu'il soit impossible de préciser sa structure.

A côté de la pauvreté de ces quelques documents des chasseurs de rennes , l'art ruperstre de l'espagne orientale offre à l'historien des religion un matériel considérable. La peinture rupestre naturaliste du paléolithique supérieur s'est transfomée dans  " le levant espagnol " , en un art géométrique rigide et formaliste.     

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Localisation de la Sierra Morena en Espagne

Les parois rocheuses de la "Sierra Morena " sont couvertes de figures anthropomorphes et thériomorphes ( surtout des cerfs et des bouquetins ) réduites à quelques lignes et de différents signes ( rubans onduleux, cercles, points, soleils ).

natfotg13.jpgParois rocheuses de la Sierra Morena  

Hugo Obemaïer a montré que ces figures anthropomorphes se rapprochent des dessins spécifiques des galets peints de l'Azilien.

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L'Azilien est un faciès culturel de l'Épipaléolithique défini initialement par Édouard Piette en 1889 à partir des industries découvertes dans la grotte du Mas d'Azil en Ariège. Dans ce gisement, des couches à nombreux galets peints et à harpons plats s'intercalent entre les niveaux du Magdalénien et du Néolithique.

Ces éléments sont associés à des lamelles à dos courbe obtenu par retouche abrupte : dénommées « lames de canif » par É. Piette, ces pièces sont connues depuis comme pointes aziliennes et sont considérées comme des armatures de projectiles.

Le manque de précision de la définition initiale a conduit les auteurs à reconnaître des industries aziliennes dans de nombreux contextes différents, des Pyrénées à l'Écosse, de l'Espagne cantabrique à la Suisse. Ces industries, datées d'environ 11 800 à 9 000 ans avant l'ère commune, présentent des points communs (galets peints ou gravés) mais certaines variantes locales ont reçu des noms spécifiques ou sont simplement qualifiées d'épipaléolihiques. La tendance actuelle consiste à réserver le terme Azilien à l'Azilien typique du Mas d'Azil.

L'Azilien est généralement associé au rétablissement climatique successif à la dernière Glaciation. Le renne cède la place au cerf, qui devient le gibier favori. Les bois de cerf sont utilisés pour réaliser les harpons plats, souvent grossiers et perforés d'une entaille allongée à la base.

Puisque cette civilisation dériverait de l'Espagne, les représentations anthropomorphes inscrites sur les parois rocheuses et sur les galets devraient avoir une signification similaire . On les a expliquées comme des éléments phaliques, commes éléments  dune écriture ou des signes magiques . Plus convaincantes semblent être la comparaison avec les Tjurunga australiennes. On sait que ces objets rituels , en pierre le plus souvent, et ornés de divers dessins géométriques, représentent le corps mystique des ancêtres. Les tjurungas sont cachées dans des grottesou enterrées dans certains lieux sacrés, et ne sont communiquées aux jeunes hommes qu'à la fin de leur  initiation.  Chez les Aranda ,le père s'adresse à son fils en ces termes : " Voici ton propre corps d'où tu es sorti par une nouvelle naissance", ou : "C'est ton propre corps, C'est l'ancêtre que tu étais , quand, durant ton existence antérieure, tu pérégrinais . Puis tu descendis dans la grotte sacrée pour y reposer". ( Lire  "Les formes élémentaires de la vie religieuse" de emile Durkheim, Livre III Chapitre II , Le culte positif - Forme Arunta pp 467-476 ( Les grands textes chez PUF ).

Au cas où les galets peints du Mas d'Azil, auraient eu, comme il est probable, une fonction analogue à celle des tjurunga,il est impossible de savoir  si leurs auteurs partageaient des idées similaires à celles des australiens. On ne peut cependant pas douter de la signification religieuse des galets aziliens. 

Sans titre 635Dans la grotte de Birsek, ensuite, on a trouvé 133 galets peints , presque tous brisés. Il semble plausible qu'ils aient été cassés par des ennemis ou des occupants ultérieurs de la caverne . Dans les deux cas, on poursuivait l'annihilation de la force magico-religieuse présente dans ces objets. Vraisemblablement les grottes et les endroits ornés de peintures rupestres du Levant espagnol constituaient des lieux saints. Quand aux soleils et aux autres signes géométriques qui accompagnent les figurations antropomorphes, leur signification reste mystérieuse. Nous n'avons pas grands moyens pour préciser l'origine et le développement de la croyance aux ancêtres  dans la Préhistoire. Jugeant d'après des parallèles ethnographiques , ce complexe religieux est susceptible  de coexister avec avec la croyance en des êtres surnaturels ou des seigneurs des fauves. On ne voit pas pourquoi l'idée des ancêtres mythiques ne ferait pas partie du système religieux des Paléolithiques.  : elle est solidaire de la mythologie des origines  - origine du monde, des gibiers,de l'Homme de la Mort - spécifique aux civilisations des chasseurs. En outre, il s'agit d'une idée religieuse universellement répandue et mythologiquement fertile , car elle s'est maintenue dans toutes les religions y compris les plus complexes à l'exception du bouddhisme hinayana .  Il arrive qu'une idée religieuse archaïque s'épanouisse de manière inattendue, dans certaines époques  et à la suite de certaines circonstances particulières. S'il est vrai que l'idée de l'ancêtre mythique et le culte des ancêtres dominent  le mésolithique européen, il est possible comme le pense Maringer , que l'importance de ce complexe religieux s'explique par le souvenir de l'époque glaciaire , quand les lointains ancêtres vivaient dans une sorte de " paradis des chasseurs " . En effets les australiens estiment que leurs ancêtres mythiques ont vécu dans "l'âge d'or " , dans une sorte de paradis où le gibier abondait et où les notions de bien et de mal étaient pratiquement inconnues. C'est ce monde " paradisiaque " que les australiens tentent de réactualiser pendant certaines fêtes, lorsque les lois et interdis sont suspendus.

Parallèles entre monde imaginaire, travail et technologie  

Au Proche-Orient, comme en Palestine, le Mésolithique marque une époque créatrice, en gardant son caractère de transition entre deux types de civilisations, celle de la chasse et cueuillette  et celle basée sur la culture des céréales. En Palestine, les chasseurs du Paléolithique supérieur semblent avoir habité des grottes pendant de longs intervalles. Mais ce sont surtout les porteurs de la culture natoufienne qui ont opté pour une existence nettement sédentaire.   

Le Natoufien est une culture du Proche-Orient dont les sites ont été découverts dans les régions bordant la côte méditerranéenne de l'Asie (notamment près du Mont Carmel et dans le Néguev). Plus précisément dans la région s'étendant au sud du Taurus jusqu'au Sinaï.

Le site éponyme est Ouadi en Natouf en Cisjordanie. Les premiers témoignages de la culture natoufienne y ont été découverts par l'archéologue britannique Dorothy Garrod, en 1928.

Dans l'aire géographique qui est la sienne, le Natoufien marque la transition entre la fin de l'Épipaléolithique et le début du Néolithique. La culture natoufienne y succède au Kébarien et précède le Khiamien.

Les datations par le carbone 14 donnent des résultats compris entre 14 500 et 11 500 ans BP.

Cette période est divisée en 2 sous-périodes :

  • Natoufien ancien (14 500 à 12 800 BP)
  • Natoufien récent (12 800 à 11 500 BP)

 

Les sites natoufiens ont notamment permis de trouver des lames de faucille en silex et des outils de broyage (meules, molettes, pilons et mortiers).

La technique du polissage de la pierre apparaît à cette époque et est d'abord réservée aux objets de parures avant d’être parfois utilisée pour l'outillage.

Par rapport à la période précédente, le Natoufien se caractérise aussi par un usage plus important de l’os, notamment dans l'outillage et comme support éventuel de représentations figurées, humaines ou animales.

Ils habitaient les cavernes aussi bien que des sites en plein air  ( comme à Einan, où l'on a mis à jour un hameau formé de huttes circulaires et pourvues de foyers ). Les natoufiens avaient découvert l'importance alimentaire des céréales sauvages qu'ils moissonnaient avec des faucilles de pierre et dont ils pilaient les graines à l'aide d'un mortier dans un pilon . C'était un grand pas en avant vers l'agriculture. La domestication des animaux a également commencé dans le mésolithique  ( bien qu'elle ne se généralise qu'au début du Néolithique ) : le mouton à Zawi Chemi-Shanidar, vers ~ 8000, le bouc à Jéricho en Jordanie , vers ~ 7000, et le porc vers ~ 6500 ; le chien à Stan Carr, en Angleterre, vers ~ 7500. Les résultats immédiats de la domestication des graminées apparaissent dans l'expansion de la population et le développement du commerce, phénomènes qui caractérisent déjà les Natoufiens.

La néolithisation au Proche-Orient

La « néolithisation » désigne le processus historique qui a permis la mise en place des premières sociétés agropastorales au Proche-Orient entre la fin du Pléistocène et le début de l’Holocène, i.e. entre 12 000 et 7 000 BC environ (Aurenche et Cauvin, 1989 ; Cauvin, 1997 ; Aurenche et Kozlowski, 1999). Durant cette période, dans le Croissant fertile et sur ses marges, de multiples transformations et de profonds bouleversements sont survenus dans tous les domaines, à la fois économique, social et culturel, et justifient de ce fait le concept de « Révolution néolithique » utilisé par G. Childe dès les années trente (Tabl. 1.1). Au fil des découvertes archéologiques et des résultats des analyses, plusieurs étapes y ont été reconnues sous la forme de phases chrono-culturelles que nous allons résumer ci-après.

Les chercheurs font généralement démarrer le processus avec le Natoufien, à la fin de l’Epipaléolithique. Cette phase constitue l’étape 1 de la périodisation établie par l’équipe de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée à Lyon (Aurenche et al., 1981, 1987) et a été subdivisée en trois périodes (Bar-Yosef et Valla, 1991 ; Valla, 1998) : le Natoufien ancien (12 700 à 11 250 BC), le Natoufien récent (11 250 à 10 200 BC) et le Natoufien final (10 200 à 10 000 BC). Les populations natoufiennes étaient des chasseurs-cueilleurs dont l’économie reposait sur l’exploitation d’une grande diversité de ressources animales et végétales et dont l’outillage et l’armement lithiques se composaient en grande partie d’éléments composites fabriqués à partir de microlithes, comme leurs prédécesseurs du Kébarien géométrique (Simmons et Nadel, 1998). Leurs implantations sont bien connues dans le Levant sud et sur le littoral méditerranéen (Bar-Yosef et Valla, op. cit.) alors qu’elles sont en nombre réduit et plus tardives au Levant nord, comme à Abu Hureyra 1 (Natoufien récent ; Moore et al., 2000) et à Mureybet IA (Natoufien final ; Cauvin, 1977) sur le Moyen Euphrate (Fig. 1.1). Les principaux traits singuliers de cette culture sont le développement des premiers « villages », sous la forme de maisons semi-enterrées construites en pierres, la relative abondance des sépultures primaires et secondaires, un mobilier lourd en pierre, et une occupation presque permanente, voire sédentaire, de certains sites comme Hayonim Cave et ‘Ain Mallaha (Bar-Yosef et Belfer-Cohen, 1989 ; Henry, 1989 ; Bar-Yosef et Valla, 1991 ; Lieberman, 1991, 1993b ; Valla, 1998). Le chien est le seul animal domestiqué (Dayan, 1994).

La période suivante, le Khiamien (10 000-9 500 BC), est définie par l’apparition des pointes de flèches, d’un type à encoches latérales (pointes d’El Khiam), dans des assemblages contenant encore des microlithes, par des habitations qui commencent à être bâties de plain-pied et par l’émergence de deux nouvelles figures symboliques dans les représentations artistiques : la Femme et le Taureau (Cauvin, 1997). Les sites datant de cette époque sont peu nombreux : El Khiam, Hatoula, Gilgal dans la vallée du Jourdain (e.g. Lechevalier et Ronen, 1994) et Mureybet IB-II dans la vallée de l’Euphrate (Cauvin, 1977, op. cit.). D’après les données récentes, le Khiamien semblerait n’être qu’une phase initiale du PPNA (Aurenche et Kozlowski, 1999 ; Stordeur, sous presse). Les deux sont regroupés dans la période 2 de la chronologie établie par la Maison de l’Orient et de la Méditerranée (Aurenche et al., 1981, 1987).

Le PPNA (Pre-Pottery Neolithic A, 9 500-8 700 BC) est traditionnellement considéré comme le début du Néolithique précéramique, mais certains chercheurs n’y voient aujourd’hui qu’un Protonéolithique (Aurenche et Kozlowski, 1999). Cet horizon chronologique fait coexister plusieurs ensembles culturels et régionaux, le Sultanien dans le Levant sud, le Mureybétien dans le Levant nord, et le Qermézien, le Nemrikien et le Mléfatien en Djéziré. Depuis la reprise des fouilles du site d’Aswad en 2001 (Stordeur, 2003), en Damascène, la définition de l’« Aswadien » et sa place dans le PPNA ont été remis en question. Seul le Mureybétien entre dans le cadre de notre recherche avec les sites de Mureybet (phase III) et de Jerf el Ahmar (Cauvin, 1977 ; Stordeur, 1999a, 2000a). Les autres sites datant de cette période dans le Levant nord sont Cheikh Hassan (Cauvin, 1980) et Tell ‘Abr 3 (Yartah, 2002) dans la vallée de l’Euphrate, Tell Qaramel au nord d’Alep (Mazurowski et Jammous, 2000) (Fig. 1.1).

Même si les céréales (orge et blés) présentent toujours une morphologie de type sauvage, les premières pratiques agricoles y sont attestées par de nombreux indices indirects (Willcox, 2000). On parle donc désormais d’« agriculture prédomestique ». Les villages sont clairement sédentaires et plus étendus, et des innovations apparaissent dans le domaine de l’architecture (Stordeur, 1999a ; Stordeur et Abbès, 2002) : les habitations circulaires du Khiamien laissent progressivement place à des structures rectangulaires grâce à l’invention du chaînage d’angle, les plans architecturaux se diversifient et l’espace villageois s’organise autour de grands bâtiments communautaires à fonction multiple (stockage, lieu de réunion et de célébrations) puis spécialisée à la fin du Mureybétien (« phase de transition » de Jerf el Ahmar). L’industrie lithique se caractérise par la coexistence du système de débitage unipolaire et du système bipolaire à partir de nucléus naviformes (Abbès, 1997 ; Stordeur et Abbès, op. cit.), et par de nouveaux types de pointes de flèches (e.g. pointes de Mureybet, pointes de Jerf el Ahmar). Le gibier exploité est encore très diversifié mais les équidés, les gazelles et les aurochs sont les taxons dominants (Gourichon et Helmer, sous presse b ; notre étude). Enfin, dans le domaine des représentations symboliques, un très riche bestiaire animalier s’y développe avec les figures principales du taureau, des panthères, des rapaces et des serpents, que l’on retrouve également à Göbekli, à 30 kilomètres au nord de la frontière turque, à la fin du PPNA et au début du PPNB ancien (Schmidt, 2002 ; Helmer et al., sous presse b).

L’étape suivante du Néolithique précéramique, appelée PPNB dans tout le Levant, est subdivisée en quatre phases dans le nord du Croissant fertile (Cauvin et Cauvin, 1993 ; Cauvin, 1997 ; Aurenche et Kozlowski, 1999) : le PPNB ancien (8 700-8 200 BC), le PPNB moyen (8 200-7 500 BC), le PPNB récent (7 500-7 000 BC) et le PPNB final (7 000-6 200 BC). Ces périodes correspondent au plein développement des économies de production et sont caractérisées sur le plan de l’armement par la dominance des grandes flèches pédonculées produites par un débitage bipolaire et dont le type le plus répandu est la pointe de Byblos (Abbès, 1997 ; Cauvin, 1997).

Le PPNB ancien est une période connue par les sites de Mureybet IVA (Cauvin, 1977), Cheikh Hassan (Stordeur, 1999b) et Dja’de el Mughara (Coqueugniot, 2000) en Syrie du Nord, et Göbekli (Schmidt, 2002), Nevalı Çori (Hauptmann, 1999), Cafer Höyük (Cauvin et al., 1999) et Çayönü (Özdögan, 1999) dans le sud-est de la Turquie, ainsi qu’à Shillourokambos à Chypre (Guilaine et al., 2000). Sur de nombreux points, cette culture est dans la continuité du Mureybétien. Le plan rectangulaire devient le modèle le plus commun pour les habitations et les techniques architecturales se complexifient avec notamment la construction de sanctuaires ou autres lieux cultuels (Göbekli, Çayönü, Nevalı Çori, Dja’de el Mughara), peut-être dès la phase de transition PPNA/PPNB. Le bœuf, la chèvre, le mouton et le sanglier commencent à être domestiqués (Peters et al., 1999, sous presse ; Vigne et al., 2000 ; Helmer et al., sous presse), mais la chasse occupe toujours une place prédominante.

Le PPNB moyen du Moyen Euphrate voit se développer des pratiques socio-économiques et culturelles qui seront rapidement communes à tout Proche-Orient, même si des faciès régionaux peuvent encore être distingués (Cauvin, 1997). Au Levant nord et en Anatolie orientale, l’occupation de certains sites comme Mureybet (phase IVB), Nevalı Çori, Çayönü et Cafer Höyük se poursuit ou survient après une longue phase d’abandon comme à Abu Hureyra (Moore et al., 2000), tandis que de nouveaux sites apparaissent comme Halula (Molist, 1996) sur l’Euphrate. Les céréales sont de morphologie domestique (Willcox, 2000) et l’élevage des animaux d’embouche est parfaitement attesté (Saña Seguí, 1999 ; Peters et al., 1999, sous presse).

Au PPNB récent, les économies agricoles et pastorales sont parfaitement maîtrisées et forment la base essentielle du système de subsistance. Les échanges interrégionaux sont plus intenses que dans les périodes précédentes. De nouvelles céréales apparaissent en dehors de leur distribution naturelle, comme l’amidonnier, le blé nu et l’orge à six rangs sur le Moyen Euphrate et en Jordanie, l’engrain dans le Levant sud (Willcox, 2000). Une brusque explosion démographique est nettement perceptible au PPNB récent au regard de la taille des villages (e.g. Halula, Bouqras) et de la distribution des sites (Cauvin, 1997). L’architecture devient standardisée et la brique moulée est introduite en Anatolie et dans le Moyen Euphrate (Molist et Stordeur, 1999). La chaux et le plâtre interviennent généralement dans la réalisation des sols, des façades et des aménagements domestiques, et dans la fabrication des contenants mobiliers.

A la fin du PPNB récent, les traits dominants du PPNB dans les domaines de l’architecture, les techniques de construction, la technologie et les moyens de subsistance changent peu mais la céramique est adoptée un peu partout au Proche-Orient (Cauvin, 1997). Seules les régions arides de Syrie et de Jordanie ne la possèdent pas encore et vont continuer à utiliser la « vaisselle blanche » (i.e. en plâtre). Pratiquement désertées durant une grande partie du Néolithique précéramique, ces régions sont alors reconquises grâce au nomadisme pastoral, une nouveau mode de vie socio-économique qui voit le jour à cette période (Garrard et al., 1988 ; Cauvin, 1990a, 1997 ; Rollefson et Köhler-Rollefson, 1993). De nombreux sites ont en commun un assemblage lithique dominé par des burins d’un type particulier, les « burins du désert ». Le village d’El Kowm 2, dans la Palmyrène, s’en distingue notamment par la nature sédentaire de son implantation (Stordeur, 1993, 2000b). Pour ces groupes de pasteurs sans céramique occupant l’intérieur du Croissant fertile, on parle d’une phase tardive du Néolithique précéramique, le PPNB final (appelée autrement PPNC dans le Levant sud ; Rollefson et Köhler-Rollefson, op. cit.).

La néolithisation couvre ainsi plus de cinq millénaires au Proche-Orient, avec des retards et des dynamiques singulières selon les régions. Parmi les principales étapes que nous venons rapidement de décrire, les chercheurs s’accordent à dire, en l’état actuel des connaissances, que les économies de production (agriculture et élevage) ont émergé pour la première fois dans la vallée de l’Euphrate, dans une région circonscrite au nord de la Syrie et au sud-est de la Turquie (Cauvin, 1997 ; Willcox, 2000 ; Peters et al., 1999, sous presse ; Helmer et al., sous presse), avant de se diffuser à l’ensemble du Proche-Orient et dans l’aire méditerranéenne.

A la différence du schématisme géométrique spécifique des dessins et des peintures du Mésolithique européen, l'art des Natoufiens est naturaliste : on a mis au jour des petites sculptures d'animaux et des figurines humaines , parfois en posture érotique. Le symbolisme sexuel des pilons sculptés en forme de phallus est " si évident " qu'on ne peut douter de leur signification magico-religieuse. Les deux types de sépultures natoufiennes - a) inhumation du corps entier dans une position courbée,b) enterrement des crânes - étaient connus au paléolithique et se prolongeront dans le néolithique.  A propos des quelettes exhumés à Einan, on a supposé qu'une victime humaine était sacrifiée lors de l'enterrement , mais on ignore la signification du rituel. Quant aux dépôts de crânes, on a comparé les documents natoufiens aux dépôts découverts à Offnet  en Bavière et dans la grotte de Hohlenstern, en Würtenburg : tous les crânes appartiennent à des individus qui avaient été massacrés, peut être par des chasseurs de crânes ou des cannibales.  Dans l'un comme l'autre cas, on peut pésumer un acte magico-religieux, puisque la tête ( i.e le cerveau ) était considrée comme la place de "l'âme". Depuis longtemps, grâce aux rêves et aux expériences extatiques et para-extatiques, on avait reconnu l'existence d'un élément indépendant du corps, que les langues modernes désignent par les termes : " âme ", " esprit ", " souffle " , " vie " , " double " etc...  . Cet élément spirituel ( on ne peut l'appréhender autrement puisqu'il était appréhendé rn tant qu'image, vision, apparition...) était présent dans le corps entier  ; il constituait en quelques sortes son " double" . Mais la localisation de l'âme ou de l'esprit a eu des conséquences considérables : d'une part on croyait pouvoir assimiler l'élément " spirituel" de la victime en consommant son cerveau ; d'autre part le crâne, source de puissance, devenait objet de culte.

en plus de l'agriculture, d'autres inventions prirent place pendant le Mésolithique, les plus importants étant l'arc et la manufacture de cordes, des filets, des hameçons, et des embarcations capables de faire d'assez longs voyages. Comme les autres inventions antérieures  ( outils en pierre, divers objets travaillés en os et en bois de cerf, vêtements et tentes faites de peau etc...), comme celles qui seront achevées pendant le Néolithique ( en premier lieu la pôterie ), toutes ces découvertes ont suscité des mythologies et des affabulations para-mythologiques  , et parfois ont fondé des comportements rituels . La valeur empirique de ces inventions est évidentes. Ce qui l'est moins, c'est l'importance de l'activité imaginaire déclenchée par l'intimité avec les différentes modalités de la matière. En travaillant avec un silex ou une aiguille primitive, en rattachent des peaux de bête ou des planches de bois , en préparant un hameçons ou des pointes de flèche , en moulant une statuette en argile,l 'imagination décèle des analogie insoupçonnées entre les niveaux du réel ; les outils et les objets sont chargés d'innombrables symbolismes, le monde du travail - le micro-univers qui confisque l'attention de l'artisan pendant de longues heures- devient un centre mystérieux et sacré, riche en significations.

Le monde imaginaire créé et continuellement  enrichi par l'intimité avec la matière, se laisse insuffisamment saisir dans les créations figuratives ou géométriques des différentes cultures préhistoriques. Mais il nous est encore accessible dans les expériences de notre propre imagination. C'est surtout cette continuité au niveau de l'activité imaginaire qui nous permet de " comprendre " l'existence des hommes vivant à ces lointaines époques. Mais à la différence des hommes vivant dans les sociétés modernes , l'activité imaginaire de l'homme préhistorique était pourvue d'une dimension mythologique. Un nombre considérable de figures surnaturelles et d'épisodes mythologiques que  nous allons rencontrer dans les traditions religieuses ultérieures , représentent très probablement des " découvertes" des âges de la pierre.

L'héritage des chasseurs collecteurs du Paléolithique

Les progrès réalisés dans le Mésolithique mettent fin à l'unité culturelle des populations paléolithiques et déclenchent la variété et les divergences qui deviendront dorénavant la principale caractéristique des civilisations. Les restes des sociétés de chasseurs paléolithiques commencent à pénétrer dans les régions marginales ou difficilement accessibles : le désert, les grandes forêts, les montagnes. mais ce processus d'éloignement et d'isolement des sociétés paléolithiques , n'implique pas la disparition du comportement et de la spiritualité spécifique au chasseur. La chasse comme moyen de subsistance se prolonge dans les sociétés des agriculteurs. Il est probable qu'un certain nombre de chasseurs qui refusaient de participer activement à l'activité des cultivateurs , furent employés comme défenseurs  des villages ; d'abord contre des bêtes sauvages qui harcelaient les sédentaires et endommageient les chemps cultivés, plus tard contre les bandes de maraudeurs . Il est également probable que les premières organisations militaires se sont constituées à partir de ces groupes de chasseurs-défenseurs des villages. Comme nous le verrons à l'instant, les guerriers, les conquérants et les aristocraties militaires prolongent l'idéologie et le symbolisme du chasseur exemplaire .
D'autre part, les sacrifices sanglants, pratiqués aussi bien par les agriculteurs que les pastoralistes , répètent, en fin de compte , la mise à mort du gibler par le chasseur. Un comportement qui, pendant un ou deux millions d'années , s'était confondu avec le mode humain ( ou au moins masculin ) d'exister, ne se laisse pas facilement abolir.

 

 

  

  

 

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Date de dernière mise à jour : 02/11/2014