Le propre de l'Homme 1

 

LE PROPRE DE L'HOMME S'IL EN EST

Qu'est-ce que le propre de l'homme ? C'est une longue histoire : c'est une longue histoire qui se perd dans les méandres de la pensée humaniste occidentale, héritée de la Grèce Antique. En témoigne une anecdote dont les protagonistes sont Diogène et Platon au IV ème Siècle avant Jésus Christ. Discutant sur la nature de l'homme, Platon affirme que c'est un " bipède à peau nue" . Diogène quitte alors l'enceinte et revient avec un poulet déplumé qu'il jette au coeur de l'assemblée et clame : " Voici l'homme de Platon ! ". La question de la nature de l'homme se pose donc depuis au moins 2500 ans sans être résolue.

Errare humanum est : c'est peut-être là que se situe l'erreur, vouloir ériger un propre de l'homme  en se prenant pour le nombril " l'omphalos"  de l'Univers . L'homme n'est pas une erreur de la nature, c'est l'erreur qui est dans la nature humaine. 

Sans titre 652

 

---------L’homme de Vitruve est le nom communément donné au dessin à la plume, encre et lavis sur papier, intitulé Étude des proportions du corps humain selon Vitruve et réalisé par Léonard de Vinci aux alentours de 1492.----------

 

Au fil des siècles les philosophes, les naturalistes et les anthropologues ont avancé plusieurs éléments de principe pour définir le propre de l'homme. Aristote écrit que l'homme est "le seul animal politique", Platon affirme que c'est le seul animal bipède en précisant " à peau nue " , Rabelais dit que "le rite est le propre de l'homme", Descartes pense que l'homme est "le seul animal doué de raison", Thomas Huxley voit en l'homme " le seul animal moral" , pour Engels et l'école marxiste" l'homme c'est l'outil", et Levis Strauss qu'il est le seul à observer le tabou de l'inceste ; Konrad Lorentz et Ardrey stigmatisent l'homme " le singe tueur"; Noam Chomsky considère que l'homme est le seul animal doué de langage ; selon David Premack, l'homme est le seul animal pédagogique; Boris Cyrulnik souligne enfin que l'homme est le seul animal pédagogique , Qu'en est-il en définitive ?!!!  

C'est donc une pratique assez générale de définir l'homme comme un animal , mais doué de caractéristiques humaines ... Ce serait donc un animal humain et cet épithète suffirait à nous extirper du monde animal !!??

C'est dans le même creuset de la pensée occidentale que se développe la pensée naturaliste. Pendant près de 2 millénaires, elle gravite autour de l'homme. De l'organisation du monde vivant selon Platon et Aristote au schéma de l'hominisation des manuels scolaires en passant par nos classifications anthropocentriques, on décrit un monde conçu par et pour l'homme. L'hominisation admet que l'homme descend du singe mais qu'il s'en libère grâce à l'acquisition de certaines caractéristiques qui lui sont propres. Quant aux classifications, rappelons que l'homme appartient au genre Homo, qu'il fait partie avec les grands singes de la famille des Hominidés  et de la super-familles des Hominoides composant avec les autres singes, le sous ordre des Anthropoïdes, le tout rangé dans l'ordre des Primates., autrement dit les " premiers " parmi les Mammifères. Difficile de faire plus anthropocentrique.  Mais depuis une quarantaine d'années, deux révolutions scientifiques ont changé le regard que nous portons sur notre place dans la nature : celle de la systématique - la science qui étudie la diversité du vivant et les relations entre espèces-, et celle de la primatologie, portée par les premières études sur le comportement des singes et des grands singes dans la nature. La systématique se fonde sur l'étude comparée de - l'ADN - acide désoxyribonucléique - support de notre hérédité et d'une nouvelle approche de la classification qui s'attache à reconstituer les liens de parenté entre espèces, à savoir la cladistique ou la phylogénétique systématique. La conception hiérarchique et linéaire d'une nature tendue vers l'homme laisse place à un éventail du vivant dans lequel il se retrouve bien plus proche de certains grands singes que ces derniers des autres singes. Nous sommes donc des singes, ou plus précisément, des Simiens. Nous ne sommes pas, selon l'expression de Desmond Morris, des anges déchus. Reste à savoir si nous sommes des grands singes élevés au rang d'élus.

Mais que sait-on des singes ? La primatologie a montré que l'homme appartient a un groupe de Mammifères - les singes - au sein duquel il voisine avec les babouins et les chimpanzés , chaque espèce étant unique. Elle souligne ainsi que les critères du propre de l'homme se retrouvent chez nos frères d'évolution les grands singes? Dans ce cas, l'homme se réduit-il à un grand singe ? Certainement pas. Mais la recherche du propre de l'homme a trop longtemps occulté la nécessité d'observer le monde qui nous entoure et a fini par ériger un mur d'ignorance. Aujourd'hui, il importe de redéfinir l'homme cette fois à la lumière des connaissances acquises sur notre place dans la nature, elle même issue d'une longue histoire évolutive.

A la recherche du propre de l'homme  

Quels sont les caractères , les caractéristiques, les vertus et les comportements qui distinguent l'homme du reste du monde animal ? On est en droit de penser que ces critères découlent d'études objectives et précises conduites par des ethnologues, des primatologues, des anthropologues, des naturalistes, voire des philosophes se donnant la peine de regarder le monde qui les entoure.

La définition de l'homme et de sa place au sein de la nature intéresse les naturalistes au sens large . En revanche, la recherche du propre de l'homme émane d'une réflexion de l'homme sur lui même. Elle répond à la volonté de comprendre en quoi nous sommes devenus différents des autres animaux. Mais en s'obstinant à cultiver notre différence , nous nous sommes éloignés de la nature. Dire que " l'homme c'est l'outil " revient à affirmer qu'aucune société humaine n'est capable de survivre sans l'outil et sans la culture . Dire que l'homme est un bipède , c'est constater que notre bipédie présente des caractéristiques particulières. Mais pourquoi énoncer que nous sommes les seuls grands singes bipèdes  ? Dire que l'homme est le seul animal doué de morale signifie que toute société humaine repose sur un contrat social. Mais pourquoi exclure la possibilité de l'existence des notions de bien et de mal chez d'autres espèces ? Dire que l'homme respecte le tabou de l'inceste décrit des lois universelles reconnues dans toutes les sociétés humaines . Mais pourquoi penser que les animaux les ignorent.         

La nécessité apparemment légitime de définir l'homme a conduit la pensée occidentale dans une impasse. Sigmund Freud résume admirablement cette incroyable méprise: " au cours des siècles, la science a infligé deux blessures à l'amour propre de l'humanité : la première lorsqu'elle a montré que la terre n'est point le centre de l'univers mais un point minuscule dans un système des mondes d'une magnitude à peine concevable ; et la seconde, quand la biologie a dérobé à l'homme le privilège d'avoir fait l'objet d'une création particulière et a mis en évidence son appartenance au monde animal."Le premier coup est porté par la révolution copernicienne, le second par la révolution darwinienne. Mais Freud a sous estimé la réticense de l'homme à accepter ces évidences, puisque la révolution darwinienne est loin d'être achevée . Elle ne se contente pas d'affirmer que l'homme a évolué , elle conduit à redéfinir ce qu'est sa place dans la nature . Et si l'Occident connaît l'existence des grands singes depuis plus de trois siècles , il ne regarde de l'autre côté du propre de l'homme que depuis quarante ans .

Dieu crée la nature, et en particulier l'homme, à la droite duquel il met les grands singes.

C'est à la fin du XVIIè Siècle que les grands singes font leur entrée en Europe pour la première fois. Arrivés là bien malgré eux, ces chimpanzés et ces orang outans troublent les limites du genre humain. Les tergiversations hantent les plus grands esprits  - Diderot, Maupertuis, Montesquieu et bien d'autres. Car en ce temps là, l'Occident n'a pas fini de découvrir les populations humaines qui peuplent la terre. On s'attend même encore à trouver des hommes à queue ou des femmes poissons. La sirène du port de Rotterdam est l'une des belles chimères de cette époque , qui cherche à tracer les frontières du genre humain. Dans ces conditions , faut-il ou non faire de ces grands singes dépourvus de queues des hommes ? C'est à Edward Tyson, chirurgien londonien que l'on doit la première dissection d'un chimpanzé en 1698. Dans une démarche étonamment moderne , il relève les caractères qui évoquent les singes à queue et ceux qui rappellent l'homme. Ces derniers étant les plus nombreux, il énonce alors que le chimpanzé ressemble davantage à l'homme qu'aux grands singes. Le grand chirurgien hollandais Nicolaas Tulp aboutit à des conceptions similaires après avoir disséqué un orang-outan au début du XVIIIè Siècle  - ce qui conduit certains auteurs à penser qu'il avait en réalité disséqué un bonobo. L'incertitude quant aux relations de ces grands singes avec des hommes transparaît bien dans l'imprécision des termes servant à les désigner. Ils portent en effet des noms très évocateurs tirés de la mythologie grecque. Le dieu Pan , seul dieu du Panthéan à être à la fois homme et bête, désigne les chimpanzés.On trouves aussi des troglodytes et des Satyrus. A cette époque, les grands singes sont représentés en position redressée s'appuyant sur un bâton, et, parfois tenant un outil. D'une certaine manière, il apparaissent d'avantage humains que singes. Les chimpanzés et les orang outangs font irruption dans une Europe marquée pour l'engouement pour les choses de la nature, au coeur du siècle des naturalistes. Pour nombre de grands esprits, la nature se conçoit comme un temple divin. Ses richesses sont autant de témoignages de la beauté de la création telle que l'a voulue Dieu. C'est ainsi que naissent l'histoire naturelle et les premières classifications des espèces. Cette passion est motivée par un authentique acte de foi qui, pour faire court, aboutit à une véritable théologie naturelle placée sous l'oeil de la providence divine . Du fatras hétéroclite des cabinets de curiosités se dégage une volonté de reconnaître un système de la nature mis en place au moment de la création.

Charles Linné , fils d'un pasteur suédois appartient à cette grande cohorte de naturalistes . C'est dans l'édition de 1758 de sa Systema naturae   que l'homme reçoit le nom d'Homo sapiens . Il se range au sein de l'ordre des primates aux côtés d'"autres hommes " : "Homo nocturnus et " Homo troglodytes " - en d'autres termes l'orang outan et le Chimpanzé. Même si la notion de genre chez Linné est bien plus vaste que dans son acception actuelle , il s'affirme objectivement - se référant en celà aux travaux d'Edward Tyson et de Nicolaas Tulp - que les grands singes connus ressemblent d'avantage à l'homme qu'aux autres singes. Linné invente aussi la taxonomie , la discipline qui énonce les règles de la classification. La taxonomie binomiale impose de désigner chaque espèce par deux termes latins. L'oeuvre de Linné sert de référence à la systématique moderne et c'est à ce titre que l'on reconnaît en lui le fondateur des sciences naturelles.

Aussi curieux que celà puisse paraître, la démarche de Linné, profondément croyant, n'a rien d'iconoclaste. Il ne doute pas de l'homme en tant qu'humain. Sa conception fixiste , créationniste de l'univers évite tout glissement du singe vers l'homme. Les textes de la création, l'oeil de la providence et la théologie naturelle décrivent le meilleur des mondes possibles selon un plan pensé par Dieu. Chaque espèce est à sa place.

Cette vision contemplative de la nature est appelée à bel avenir . Elle sous-tend toutes les études de sciences naturelles et connaît un renouveau phénoménal deux siècles plus tard avec la théorie synthétique de l'évolution. L'dée dominante est que les espèces vivent en parfaite harmonie avec leur environnement se montrant remarquablement adaptées à leurs niches écologiques respectives. C'est ce que l'on appelle le " programme adaptationniste". On peut s'étonner de la persistance d'une telle conception, d'autant que de nombreuses critiques s'élèvent déjà au siècle des lumières . Voltaire invente déjà dans " Candide " le bon Docteur Pangloss   caricature de Leibniz qui pense que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aujourd'hui, les évolutionnistes n'hésitent pas à stigmatiser les caractères "panglossiens " de certaines interprétations naïves durablement enracinées dans notre interprétation de la nature  - comme l'idée selon laquelle les grands singes sont adaptés à la vie dans les grands arbres et les hommes à la vie dans les savanes - qui empêche d'envisager des formes intermédiaires . De toute évidence, que ce soit dans le cadre de la théologie naturelle ou de certaines conceptions de l'hominisation, il existe entre les grands singes et l'homme un hiatus considérable qui passe par un propre de l'homme forcément exclusif.  

quand aux singes, ils amusent, ils fascinent ou irritent, mais leur image comporte aussi une autre facette. On dit que Dieu créa l'homme et que le diable voulant l'imiter , inventa le singe . Cette conception relayée par des histoires populaires , des mythes et des croyances , en fait des créatures néfastes  portant la honte des origines, voire des hommes punispour leurs péchés ou frappés de malédiction . De façon plus rationnelle, le singe est vu comme un animal capable d'imiter l'homme mais dépourvu de raison. Tout une école picturale s'en saisit pour l'installer dans des attitudes humaines - le singe philosophe, le singe peintre , les singes jouant aux cartes, etc. Le but n'est évidemment pas d'en faire un homme , mais de railler certaines attitudes humaines.

C'est au cours de la seconde moitié du XVIIIè Siècle que des bouleversements considérables s'annoncent . Les hommes construisent une société qui a pour objet l'émancipation du genre humain. L'âge classique fondé sur la stabilité d'un ordre divin laisse place à des systèmes politiques guidés par les concepts de liberté et de progrès de l'humanité . C'est un retournement de perspective : l'abandon d'une conception figée de l'ordre du monde basée sur le privilège de l'ascendance , et un projet qui s'ouvre vers l'avenir du genre humain , basé sur la transformation de la société. Les grands singes vont être les victimes expiatoires de cette conception, qui voit s'affirmer la mainmise de l'homme sur la nature.

Deux siècles de purgatoire humain  

Le siècle des lumières est considéré, avec raison, comme celui qui voit s'affirmer la pensée matérialiste et la laïcisation des savoirs . Mais on oublie que la société de l'époque  - comme on l'a vu et comme en témoigne la position ambigüe de Linné  - se passionnant pour la théologie naturelle.Un même élan influencera le jeune Charles Darwin un siècle plus tard. Les études sur la nature sont donc marquées par une formidable ambivalence. La théologie naturelle donne l'impulsion, permet de réaliser des découvertes considérables et investit le champ des interprétations. William Buckland - doyen de l'abbaye de Westminster  - s'inscrit dans ce cadre lorsque , au début du XIXème Siècle, il développe la géologie. Et les sciences naturelles comme les sciences de l'évolution commencent à peine aujourd'hui à s'affranchir de cette conception.

La laïcisation des savoirs nourrit l'ambition des encyclopédistes. Elle vise à rendre accessibles toutes les connaissances disponibles et nécessaires au progrès du genre humain. Son pendant naturaliste est la grande Histoire naturelle de Buffon . Celui-ci s'oppose vivement à Linné et à ses classifications. Il conçoit une organisation de la nature et des espèces vivantes en fonction de leur utilité pour l'homme . Les volumes de l'histoire naturelle s'organisent selon ce schéma, le Premier s'intéresse à l'homme ; puis se succèdent ceux consacrés aux animaux domestiques d'europe , aux faunes sauvages d'Europe et aux animaux exotiques, le dernier volume traite des singes que Buffon décrit comme des " masques trompeurs " de l'homme .

Alors que Linné place les grands singes au plus près de l'homme, Buffon les en éloigne . Comme lui, dans la seconde moitié du XVIIIème Siècle , d'autres naturalistes - tels Camper ou Daubenton - stigmatisent les caractères anatomiques justifiant le rejet des grands singes hors des frontières de l'humain . Ils estiment ainsi que l'homme s'en distingue par son corps comme par son âme, s'opposant ainsi à la vision cartésienne qui sépare ces deux entités . Selon cette conception , l'attitude naturelle de l'homme - sa main libérée, sa tête haute grâce  à la bipédie- lui confère une noblesse incontestable, qui passe aussi par l'outil. Buffon et son école naturalistene voient ainsi dans l'animal qu'un ensemble d'anti-valeurs par rapport à l'homme. La querelle Linné/Buffon inaugure donc deux approches. Les naturalistes qui restent le plmus souvent tenants de la seconde , proposent de créer pour l'homme une classe zoologique distincte : Bimania , ou encore Erecta , désormais les grands singes  sont représentés à quatre pattes, et ils mettront deux siècles à s'en relever, au propre comme au figuré.

Ainsi, au siècle des lumières, les grands singes bénéficient de l'éclairage de la pensée philosophique avant d'être renvoyé dans leur monde obscur par les naturalistes, qui consolident des classifications fondamentalement anthropocentriques. Elles sont aussi eurocentriques  : les points de vue reposent sur ce que les européens connaissent des grands singes arrivés sur leur continent, à savoir l'anatomie. On ne sait évidemment rien de leur vie en milieu naturel . L'éthologie de terrain qui consiste à étudier les singes et les grands singes dans la nature, attendra la fin du XXème Siècle pour voir le jour.

Le transformisme face au singe

La fin du XVIIème Siècle voit l'émergence d'une autre conception du temps  : l'histoire de la terre est appréhendée sur des centaines de millénaires, voire des millions d'années. Buffon y apporte une contribution majeure et comprend que " le temps est le grand ouvrier de la terre " . Les sciences de la terre : la géologie et la paléontologie  prennent leur élan. Pour autant, la découverte des mondes fossilles n'enfante pas encore l'idée d'évolution des espèces : on ne conçoit qu'une succession d'époques séparées par des catastrophes .

Toutefois, l'idée de transformation apparaît chez Buffon, même si c'est plutôt sous les traits d'un processus de dégénérescence. On la trouve également dans " Zoomania" d'Erasmus Darwin, le grand père de Charles. Mais le grand fondateur des théories transformistes est Jean Baptiste Lamarck : dans sa Philosophie zoologique ( 1809), il suggère qu'un quadrumane ( un singe ) pourrait devenir un bimane ( un homme) si les circonstances ( l'environnement) venaient à changer. Hélas le singe va en faire les frais. Bien que lamarcq n'entretienne à son sujet aucun a priori négatif, il conçoit le transformisme comme un processus conduisant à des espèces de plus en plus perfectionnées. En redescendant les lignées généalogiques, on suit un processus de dégradation. En d'autres termes, le singe est une forme inférieure. Cette conception verticale et hiérarchique  - un avatar de l'échelle des espèces - va s'imposer dans les sciences de l'évolution.

La pensée de Charles Darwin rompt pour un temps avec cette représentation séculaire de l'organisation du monde vivant, mais ce n'est qu'une courte parenthèse. Après la publication de " L'origine des espèces ", Darwin n'aura de cesse de démontrer que toutes les caractéristiques humaines , qu'elles soient anatomiques, comportementales ou morales, trouvent leurs prémices chez les grands singes . Son plus fidèle soutien est Thomas Huxley, qui publie As Man's place in nature   ( " De la place de l'Homme dans la nature" ) en 1863, c'est à dire lorsque prend fin ce que l'on a appelé la " guerre du Gorille " . L'Occident ne découvre le Gorille que dans les années 1840-1850, et celui-ci arrive au coeur de la gestation des théories de l'évolution. Huxley et Darwin divergent quant à savoir lequel, du Gorille ou du Chimpanzé, est le plus proche de l'homme : Huxley penche pour le premier, Darwin pour le second. Ce qui importe c'est l'idée que ces deux grands singes africains sont plus proches de l'homme que des autres singes. C'est la deuxième fois dans l'histoire des sciences qu'une telle hypothèse est avancée, mais cette fois dans un contexte transformiste. Darwin en déduit dans La filiation de l'Homme en relation avec la sélection sexuelle, publié en 1871, que les origines de l'homme sont africaines.  

Un siècle après la querelle Linné/Buffon, les mêmes camps sont donc en présence : Owen Mivart, Quatrefages et d'autres mettent l'accent sur les différences et d'autres mettent l'accent sur la continuité entre les grands singes et l'homme. Mais dans ce débat qui se focalise sur les origines de l'homme, les protagonistes savent finalement bien peu des choses des grands singes. On doit à Darwin un autre livre majeur, bien moins connu : De l'expression des émotions chez l'homme et les animaux. Il s'agit de l'un des textes fondateurs de l'éthologie comparée. Dans ce texte, qui devrait initialement être intégré à la Filiation de l'homme, Darwin faisait déjà référence à des observations de chimpanzés d'Afrique utilisant des outils en pierre pour briser des noix. Mais on continua à penser que le propre de l'homme c'était l'outil .

La parenthèse darwinienne fermée, la conception lamarkienne linéaire et hiérarchique de l'histoire de la vie et de la nature va dominer à nouveau pour un siècle. Elle se réaffirme à la fin du XIX ème siècle avec l'émergence des sciences ethnologiques et préhistoriques et s'amplifie au XXème siècle. Ce que l'on finit par appeler l'évolution de l'homme devient l'hominisation : une véritable " doctrine " - pour reprendre le terme gravé au pied de la statue de Lamarck située à l'entrée du Jardin des Plantes, près du Muséum national d'histoire naturelle - qui se dispense de toute réflexion sur le singe .

L'hominisation et l'absence du grand singe

La querelle sur la continuité entre les grands singes et l'homme va aboutir à des conceptions dramatiques des relations entre les populations humaines. Les plus conservateurs, ceux qui campent sur une discontinuité, admettent l'unité du genre humain. En revanche , les " progressistes" vont s'efforcer de combler l'écart entre les grands singes et l'homme, établissant comme Darwin, Husley, Haeckel, Vogt et d'autres, une hiérarchie entre les populations humaines . Ils affirment ainsi que les peuples dits " primitifs" constituent, d'une certaine manière, des intermédiaires entre les grands singes et les hommes civilisés, c'est à dire les européens. On touche là au pire des errements d'une idéologie fondée sur le progrès  conçu par et pour l'homme occidental. Dans les zoos, sont exhibés côtes à côtes des grands singes et des peuples de " primitifs"  ou des " sauvages " cannibales et dépourvus de morale - Hottentots, Inuit, Canaques -, destinés à amuser le public européen.

L'hominisation ne se construit que du côté de l'homme. Mais comment ménager la frontière entre l'homme, même fossile, et le singe ? A force de remonter dans le temps , au fil des dégradations , on risque de rencontrer le singe. C'est ainsi qu'à pu apparaître l'idée de chaînon manquant . Cette chimère nécessaire est la gardienne du propre de l'homme. L'affirmation " l'homme c'est l'outil " pose la première pierre fondatrice de la préhistoire : les âges de la pierre taillée installent les bornes de l'évolution culturelle de l'homme, toujours pensé au singulier. Nantie de ces repères, la paléoanthropologie n'a plus qu'à rechercher les hommes préhistoriques auteurs de ces cultures. L'hominisation se cale aisèment sur la séquence de l'évolutionnisme culturel puisqu'on associe à chaque type d'homme fossile un faciès culturel. tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes préhistoriques possibles, c'est à dire en Europe.  Les théories de l'hominisation reprennent l'inaltérable schéma de l'homme se libérant de la condition animale. L'outil, le gros cerveau, la bipédie - les seuls caractères propres à l'homme repérables dans les couches archéologiques et sur les fossiles - portent dans un même élan la destinée humaine. Mais en regardant toujours dans le même sens , on finit par oublier ce qui se passe au début, à l'origine . Comment s'est effectué le passage du singe à l'homme ? On préfère éluder la question . On imagine une lignée humaine qui prendrait son origine dans la nuit des temps - il y a plus de 15, voire de 30 millions d'années -, en Asie ou en Afrique . La localisation importe peu dès lors que l'essentiel de l'hominisation se déroule en Europe.

On en est à ce point de la réflexion lorsque survient, en 1959, une découverte stupéfiante: celle d'un Australopithèque daté de 1,8 million d'années, trouvé à proximité d'outils en pierre taillée à Olduvaï, en Tanzanie . La nouvelle fait l'effet d'une bombe : ainsi le premier artisan de la préhistoire ne serait pas un homme, et nos origines seraient africaines ! 

Cette idée déjà avancée par Darwin en 1871, dégage le terrain pour d'autres recherches. Louis Leakey, le pionnier de la paléoanthropologie incite trois jeunes dames à aller étudier les grands singes : Jane Goodall chez les Chimpanzés de tanzanie, Diane Fossey chez les gorilles du Rwanda et Biruté " Brindamour" Galdikas chez les orangs-outans de Bornéo. C'est celles que l'on appelle les trois anges de la paléoanthropologie vont découvrir que le propre de l'homme ne se limite pas à l'homme. Mais une fois de plus il faut écarter les oeillères de la culture occidentale . En rendant hommage à ces trois femmes extraordinaires, toutes occidentales, il convient de rappeler qu'à la même époque, les primatologues japonais  - Kinji Imanishi, Talashi Furuichi, Jun'ichiro Itani, Takayoshi Itani - , et bien d'autres commencaient leurs observations sur les chimpanzés. Quoiqu'il en soit, depuis cinq décennies, des femmes et des hommes issus de différentes cultures ont contribué à faire évoluer le regard de l'Homo sapiens occidental mâle sur la place de l'homme dans la nature . Un propre de l'homme universel et à portée de raison.                

 

  

 

                 

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Date de dernière mise à jour : 10/02/2015