Paléoanthropologie 7

Adaptations fondées sur de grandes dents et l'usage d'outils 

Tous ces hominidés de l'Afrique de l'Est exploitent des niches écologiques assez proches. Tous possèdent des mâchoires impressionnantes munies de grosses dents. On les appelle les " mégadontes "Leur avantage consiste précisément à pouvoir mastiquer des nourritures souvent coriaces mais de bonne qualité nutritive. A cause de ces machoires  de taille spectaculaire , surtout chez les paranthropes, on a considéré qu'ils étaient des hominidés végétariens très spécialisés. Mais la reconstitution de leur régime alimentaire à partir des traces isotopiques révèle des paranthropes coutumiers d'un régime plus omnivore. Dans la chaîne alimentaire, le taux de Strontium, un élément naturel, diminue depuis les végétaux jusqu'aux carnivores en passant par les herbivores. Cet élément se fixe dans les os. En comparant le taux relatif de strontium dans les ossements fossiles de la grotte de Swartkrans en Afrique du Sud, on s'est aperçu que les paranthropes sont tout aussi éclectiques que les babouins contemporains. D'autres éléments, comme le taux de carbone de type C3/C4 suggère qu'ils mangeaient des antilopes brouteuses d'herbe.

Toutes ces indications décrivent des hominidés à la fois capable de mastiquer les nourritures les plus coriaces au cours des périodes critiques qrâce à un appareil masticateur puissant et de se procurer certaines de ces nourritures grâce à l'usage d'outils . Parmi eux, les Homo habilis sont ceux qui s'éloignent le plus de la mégadontie.

La cohabitation de tous ces homininés suppose des adaptations suffisamment divergentes . Si tous consomment des fruits, de jeunes pousses et du petit gibier au cours des saisons humides , leurs niches écologiques respectives reposent ainsi sur la capacité d'exploiter mieux que leurs concurrents des ressources vitales au cours des saisons sèches. Les paranthropes se maintiennent dans les savanes arborées à proximité de l'eau pour collecter les parties souterraines des plantes qu'ils sont seuls capable de mastiquer en grandes quantités. Pour ce faire, il utilisent des bâtons à fouir. Les parties souterraines des plantes procurent une très grande biomasse de nourriture à la fois comestible et de bonne qualité nutritive, surtout dans les savanes inondables. Un tel régime procure les nutriments et l'énergie nécessaires au développement et fonctionnement d'un cerveau relativement développé.

Les Homo habilis  comptent sur l'exploitation de carcasses, très abondantes au cours des saisons sèches. De nos jours, les observations menées en Afrique décrivent les fins de telles saisons comme dramatiques pour les herbivores qui meurent en grand nombre. Les carnivores deviennent des charognards qui bénéficient de cette abondance. Si les carcasses des grands mammifères se décomposent rapidement dans les savanes ouvertes, elles se conservent mieux dans les habitats arborés. De telles conditions existent aussi dans l'Afrique des premiers hommes . La diversité des carnivores de cette époque se nourrit d'une diversité tout aussi impressionnante des grands herbivores. Les homininés vivant dans les savanes arborées peuvent mettre à profit à la fois ces carcasses et un habitat familier qui leur favorise l'accès à la viande comestible. 

Nantis de quelques outils, ils en découpent des morceaux pour les consommer ultérieurement , à distance. Sur place, ils brisent les os pour accéder à la moelle et les crânes pour manger le cerveau. La langue est détachée à l'aide d'éclats coupants. Certes les " homo habilis " sont en concurrence avec les grands carnassiers , à commencer par les hyènes. Ces dernières sont les seules capables de briser les os avec leurs mâchoires. Mais les premier hommes et les autres homininés, arrivent à mieux exploiter les carcasses grâce à leurs outils de pierre . Cela demande une organisation adéquate qui comprend le repérage , l'apport des outils et la découpe , en vue de la consommation immédiate et de la constitution de réserves. Les homo habilis partagent les mêmes habitats que les léopards. Ceux-ci ont l'habitude de hisser leurs proies dans les arbres afin de se mettre hors de portée des autres charognards , mais aussi pour laisser rassir la carcasse. Les homo habilis doivent avoir des comportements similaires , ne se privant pas au passage de chiper les proies des léopards , comme le font parfois les chimpanzés actuels. Ainsi les premiers hommes se révèlent chasseurs de petit gibier et charognards habiles. Leur régime alimentaire inclut de la viande provenant de la capture de petites proies et surtout de la viande obtenue par charognage . La viande entre dans la stratégie adaptative de ces hominidés, mais pas grâce à la chasse.

Il reste à cerner la niche écologique des Homo rudolfensis . Ils semblent mieux adaptés à la collecte des nourritures coriaces dans des envirronements plus ouverts. Les données disponibles s'accordent avec une stratégie écologique qui recouvre à la fois les paranthropes et celle des homo habilis , mais dans des savanes plus ouvertes.     

Le commencement de la préhistoire  

Les plus anciens outils taillés  et reconnus comme tels apparaissent entre 2,6 et 2,3 millions d'années d'années en Afrique de l'Est. Ils proviennent des sites de KadaGona en Ethiopie et de Lokalelei au Kenya . Ces outils sont taillés par enlèvement simple d'un ou plusieurs éclats par percussion dure d'une pierre sur une autre. Ce sont des galets ou blocs aménagés , appelés choppers et chopping tools en anglais . Ils sont caractéristiques de la première culture lithique connue , l'Olduwayen, d'après le site d'Olduvaï en Tanzanie, daté de 1,8 millions d'années.  Le site archéologique de Lokalelei au Kenya décrit en 1999, se présente comme un grand atelier de taille jonché de centaines d'outils. La richesse des vestiges archéologiques permet la reconstitution de la séquence des gestes , les chaînes opératoires , des artisans de cette époque. Leur maîtrise de la percussion suppose une très bonne connaissances des propriétés physiques de la matière première qui peut être du quartzite , du basalte ou du silex . D'autre part les plans de frappe et les plans de facture des éclats proviennent de gestes d'individus droitiers.  Cette reconstitution s'accorde avec les asymétries cérébrales marquées entre les cerveaux droits et gauches , associés justement à le dextérité.

Les peéhistoriens reconnaissent plusieurs types de sites, selon qu'ils livrent seulement des outils, soit des outils et les restes d'un seul grand animal, soit encore des outils à côté de plusieurs restes d'animaux . Les premiers correspondent à des haltes ou à de courts séjours (bivouacs) et la présence de restes de petits animaux suggère la consommation d'une petite proie. Les seconds décrivent des actes de débitage de morceaux de carcasses de grands mammifères ( lieux de dépeçage ). Les troisièmes sont des ateliers de boucherie.

La reconstitution de la répartition de ces sites indique une exploitation efficace du milieu et de ses ressources . Lorsqu'ils se trouvent près des cours d'eau ou des berges de lacs, les homininés trouvent facilement des silex et des blocs de quartz , de quartzite ou de basalte et s'en servent , en cas d'opportunité, pour attraper une petite proie ( antilopes, jeunes cochons, poissons-chats, etc.). Ailleurs, les premiers artisans savent où se situent les ressources de matière première  propre à la taille  - berges de lacs ou de fleuves, affleurements rocheux. Cependant, de tels gisements étant localisés , ils organisent des expéditions dans le seul but de fabriquer un grand nombre d'outils , comme à Lokalelei. Puis ils aménagent des caches - ou réserves à outils - sur leur territoire. Ainsi, s'il découvrent une carcasse propre à la consommation , ils peuvent quérir rapidement les outils et la découper. Les expériences faites par des préhistoriens montrent que les éclats de silex, très tranchants , coupent la viande très facilement alors que les galets aménagés ou tranchoirs sont très efficaces pour désarticuler les membres et briser les os pour la moëlle.

Ces outils taillés témoignent d'activités de charognage et de boucherie qui n'existaient pas auparavant . Les homininés  chassent des proies de petite taille comme les chimpanzés actuels et certainement les australopithèques auparavant. Mais ils se procurent plus encore de viande sur des carcasses de grands mammifères morts. Ils ne possèdent ni les capacités physiques, ni les armes nécessaires pour abbatre de grands animaux . Cependant, leurs outils les autorisent à débiter efficacement et rapidement des parties de carcasses qu'ils consomment par la suite en d'autres lieux plus sûrs. La consommation de viande entre à part entière dans les stratégies de survie de ces homininés. l'usage généralisé d'outils pose la question de l'invention de la pierre taillée. Classiquement , la fabrication d'éclats et de tranchoirs , auxquels s'ajoutent des outils aux formes moins caractéristiques , marque le premier âge de la pierre, le paléolithique ancien. On l'associe aux premiers hommes chasseurs. Mais ce schéma ne tient plus face aux observations des chimpanzés actuels et aux données de l'archéologie préhistorique . Les chimpanzés de l'Afrique de l'Ouest utilisent des outils en bois ou en pierre pour briser ders noix . L'usage de pierres comme marteau et enclume est plus fréquent chez les femelles afin d'accéder à des nourritures végétales . C'est aussi dans ces mêmes populations que la chasse est la plus pratiquée par les mâles , mais sans utilisation d'armes pour tuer les proies ou d'outil pour les dépecer? Dès lors, le modèle classique de "l'homme chasseur, utilisateur d'outils, qui se procure de la viande " a un temps cédé devant le modèle de la "femme collectrice , utilisatrice d'outils, qui accède à des nourritures végétales " . Mais cette répartition elle-même entre femme collectrice et homme chasseur , sensée prendre place au sein des premiers hommes  est dépassée depuis la découverte de Australopithecus garhi. Cet australopithèque qui provient du site de Bouri Hata dans la vallée moyenne de l'Awash, en Ethiopie est daté de 2,5 millions d'années . La présence à côté de ses ossements d'outils olduwayens  qui ont servi à décharner des restes d'antilope et de cheveaux signifie que des australopithéques , plus végétariens que les premiers hommes , utilisent déjà, à cette période, des outils taillés pour consommer la viande.

Ces dernières découvertes bousculent toutes les hypothèses les plus simples sur l'adaptation des homininés anciens. L'usage d'outils est bien antérieur à l'invention de la pierre taillée et la pierre taillée n'est probablement pas une invention du genre Homo. Ces outils participent d'une exploitation plus complexe des ressources de l'environnement. En effet, les homininés doivent localiser les sources de nourriture , mais aussi des matières premières . Le fait que certains d'entre eux aient traversé une savane herbeuse dans le seul but de tailler des outils à Lokalelei il y a plus de 2,3 millions d'années , souligne des capacités cognitives associées à l'organisation des activités de survie dans l'espace et le temps . Cela suppose aussi une formation sociale adaptée qui s'appuie , peut-être, sur l'usage d'un langage.       

      

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Date de dernière mise à jour : 24/02/2015