Paléoanthropologie 12

GENETIQUE,LINGUISTIQUE ET ORIGINES DES HOMMES MODERNES 

La découverte du code génétique après la Seconde Guerre mondiale a ouvert un nouveau champ de recherche à l'anthropologie, celui de l'anthropologie moléculaire. La comparaison des supports de l'hérédité entre espèces a contribué à redéfinir les relations phylogénétiques entre les hominidés -ce sont les fameux 99% de ressemblance entre le génome des hommes et celui des chimpozés ; mais depuis le décryptage du génome humain , on sait que de tels chiffres ne font qu'exprimer des relations de proximité , rien de plus . Portée par ce succès considérable , les recherches en anthropologie moléculaire ont abordé la question des origines de l'homme moderne . Une première difficulté réside dans les fondements mêmes de la reproduction sexuée qui fait que l'ADN des hommes et des hommes se mélange au cours de la fécondation. Il est alors très difficile de remonter des lignées génétiques à partir de l'ADN du noyau des cellules , autrement l'ADN nucléaire. 

Il en va autrement de l'ADN des mitochondries ( ADNmt ), des organismes encharge de notre métabolisme cellulaire . Il ne se transmet que de mère en fille . L'ADNmt présente deux avantages : il mute 5 à 10 fois plus vite que celui du noyauet se limite à quelques centaines de nucléotides. Il devient possible de remonter à la forme ancestrale de l'ADNmt en comparant l'ADNmt des populations actuelles. C'est ainsi qu'est née la célèbre Eve mitochondriale en 1987. Depuis, les études se sont multipliéeset ont nourri de vastes controverses.

Plus récemment , on a comparé l'ADN du chromosome Y, le plus petit de nos chromosomes , qui ne se transmet que de père en fils . Sans surprise, on trouve un Adam chromosomique ancêtre de tous les chromosomes  Y actuels . De toutes ces études, toujours plus nombreuses et complexes, on retient , on retient une tendance à dégager des origines africaines, et souvent est africaine , entre 200.000 et 50.000 ans. Mais nombre de difficultés entravent ces recherches en dépitd'avancées méthodologiques considérables. Celles-ci concernent la nature des échantillons, les types d'analyse biologiques, les modèles mathématiques et les méthodes de reconstitution choisies.

Un biais fondamental tient à la composition des échantillons d'étude . Dans les premiers travaux , les populations africaines et asiatiques étaient représentées par des individus dont les familles étaient installées aux Etats unis depuis plusieurs générations . Cela pose la question de la pertinence des critères ethnioques , géographiques, linguistiques et anthropologies retenus pour définir une population génétique. Intervient ensuite la méthode choisie pour reconstituer la base de l'arbre qui établit les relations de parenté génétique entre les populations. Sans entrer dans le détail , soit on recherche un type d'ADN ancestral commun à celui des populations retenues soit on tente d'identifier l'ADN ancestral en comparant l'ADN des populations humaines à celui d'une autre espèce en l'occurence les chimpanzés. Dans la première approche , on calcule les distances évaluées à partir de l'ensemble des caractères inclus dans l'analyse ( méthode phénétique ). Dans l'autre approche , on reconstruit l'arbre depuis son enracinement en ne considérant que les caractères dérivés. Quel que soit l'échantillon, chaque méthode propose des centaines d'arbres parfois très différents dont les indices de cohérence ne sont pas significativement différents. Tous ces travers inhérents à des travaux innovateurssont désormais mieux maîtrisés. Un faisceau de résultats désigne toujours l'Afrique pour les ancêtres de l'ADNmt et de l'ADN du chromosome Y. Mais une surprise surgit puisque l'ancêtre de l'ADNmet, l'Eve mitochondriale , serait daté de 150.000 ans alors que l'Adam chromosomique ne serait agé que de 60.000 ans !  

L'estimation de l'âge de ces ADN ancêtres repose sur plusieurs conditions qui ne sont jamais observées. En premier lieu, cela suppose une évolution régulière et neutre. En d'autres termes , l'ADN doit muter à taux constant et ne doit pas être la cible de la sélection naturelle  ( et sexuelle ). Cette condition idéale n'est pas respectée comme le souligne la comparaison de l'évolution de l'ADN mitochondrial avec celle de l'ADN nucléaire. En deuxième lieu, l'estimation des dates de divergences se cale sur des données empruntées à la paléoanthropologie , comme un  peuplement de l'Amérique il y a 12.000 et un peuplement de l'Australie il y a 40.000 ans . Ces dates sont beaucoup trop récentes . Enfin, l'estimation suppose le choix d'un taux de mutation constant qui se révèle très variable d'un segment d'ADN à l'autre. Il n'est donc pas surprenant de noter que, d'une étude à l'autre , les âges de ces ADN ancêtres s'étalent entre 50.000 et 700.000 ans !

L'identification de l'aire d'origine des ADN ancestraux repose sur le fait que les populations africaines  sub-sahariennes affichent une diversité génétique toute aussi importante que celle de toutes les autres populations humaines des autres continents. L'explication retenue consiste à admettre que, si les populations africaines ont autant divergé , c'est qu'elles sont plus anciennes , c'est qu'elles sont plus anciennes et que, par conséquent , l'une d'elle est à l'origine de toutes les autres populations . Mais il y a une autre explication qui repose sur la démographie . Les populations africaines sont plus diversifiées parce que leur démographie est nettement plus importante . Ainsi, deux raisons non exclusives peuvent rendre compte des résultats obtenus. D'autre part , la signification de la variabilité génétique en regardde la différence entre populations ou entre espèces est un problème en soi. En effet, certaines populations d'Amérique ont une variabilité qui représente 60% de la variabilité de toutes les autres populations réunies. Dans un autre registre , les différences génértiques mises en évidence entre les deux sous-espèces d'ourangs outans actuelles sont deux fois plus importantes que celles décrites entre toutes les populations humaines actuelles. 

En fait, toutes ces recherches aboutissent à retrouver des lignées génétiques et non pas des lignées d'individus . L'histoire des gènes n'est qu'une partie de l'histoire des populations . L'Eve mitochondriale n'est pas une femme mais le plus ancien ADNmt qui a laissé des traces l'ADNmt des femmes actuelles . Quels que soient l'âge et l'origine géographique de cet ADNmt , il estissu d'une population ancestrale qui comprenait plusieurs dizaines de milliers de femmes Il en est de même pour l'ADN du chromosome Y . L'écart temporel qui sépare Adam et Eve souligne les limites de ce genre d'études pour reconstituer les origines de l'homme moderne  . Le plus ancien ADNmt n'est pas celui de la première femme de notre espèce , pas plus que le plus ancien ADN du chromosome Yn'est celui du premier homme de notre espèce. Il n'y a jamais eu d'Eve ou d'Adam , mais des populations ancestrales . Nos gènes actuels proviennent d'un grand nombre de lignées génétiques. C'est en recherchant la convergence , ce qu'on appelle la coalescence , de ces lignées que l'on peut espèrer cerner nos origines.  La théorie de la coalescence  permer d'estimer la taille des des populations ancestrales. En effet, plus une population ancestrale est importante , plus la coalescence est longue à établir . Cela dépend aussi du taux de mutation des segments d'ADN. Sans surprises, le taux de coalescence se révèle quatre fois plus important pour l'ADNmt que pour l'ADN nucléaire. Cette approche donne des résultats cohérents puisque la démographie des populations ancestrales d'hommes et de femmes est identique . En revanche, il reste à expliquer les quelques millénaires qui les séparent. Les femmes se déplacent plusque les hommes en raison de longues pratiques ancestrales d'exogamie . Elles ont une mortalité sensiblement moins forte . D'autre part , la pratique de la polygynie fait que certains hommes ont parfois engendré un grand nombre d'enfants . Pour toutes ces raisons , auxquelles s'ajoute l'histoire des populations , on ne peut pas remonter au delà de l'ADN ancestral propre à chaque lignée génétique . C'est une sorte de ligne d'horizon génétique qui voile les origines . Il en va de la transmission des gènes selon des lignées sexuelles comme  de la transmission des noms dans les cultures humaines. La tradition culturelle qui veut que seul le nom du père soit transmis à la descendance ne cesse de tarir la diversité des patronymes . En Chine où cette tradition à débuté il y a plus de 4000 ans , 8000.000 millions de chinois se partagent aujourd'hui une vaingtaine de noms . Il en est de même dans les sociétés occidentales . Ainsi alors que la démographie et la diversité génétique augmentent, la diversité des patronymes diminue. 

Ces dernières remarques nous amènent aux études tout à fait analogues qui s'attachent à retrouver les origines de l'humanité moderne à partir de l'histoire des langues . Le principe est le même et consiste à déterminer les plus anciennes traces d'une "langue mère" qui se retrouvent parmi les familles linguistiques actuelles . les racines des mots remplacent les nucléotides . Cette " langue mère " se réduit à des racines de mots . Ces derniers proviennent donc de la dernière vraie langue , dont on ignore presque tout , et qui était parlée parmi des centaines d'autres langues il y a plus de 100.000 ans , probablement en Afrique . Mais à l'instar des gènes , les mots ne peuvent dire que peu de choses sur les origines d'homo sapiens. En revanche ces études apportent beaucoup plus d'informations sur l'histoire récente des populations humaines comme pour le peuplement des amériques . L'anthropologie moléculaire et la linguistique comparée mettent en évidence trois vagues de populations dont les origines se situent en Asie orientale. Les populations de la première parlent les langues amérindes réparties sur les deux amériques. Celles de la deuxième appartiennent à la famille linguistique na-déné ou déné-caucasienne parlée aujourd'hui par les Apaches et les Navajos. La troisième regroupe des populations de langues austro-sibériennes parlées dans le nord de l'amérique . La correspondance entre l'histoire des gènes et des langues tient à ces processus historiques qui font que des populations se déplacent avec leurs gènes et leurs langues. Les plus anciens sites archéologiques d'Amérique du nord sont ceux de Old Crow et de Blue Fish en Alaska, estimés à plus de 20.000 ans . Mais on trouve des sites plus anciens au Mexique vers 30.000 ans ( El Cedreal et Tlapocoya ). Les dates de migrations de ces populations remontent à au moins 30.000 ans et, si les datations de certains sites d'Amérique du Sud se confirment, comme à Pedra Furada eu Brésil, à 65.000 ans. Ces dates correspondent aux périodes de régression marine qui dégagent la Béringie entre la Sibérie et l'Alaska. Mais il est possible que des femmes et des hommes aient migré en bateau.   L'histoire du peuplement des Amériques révèle tout le potentiel que l'on peut attendre de l'anthropologie moléculaire et, pour des périodes plus récentes encore , de l'anthropologie linguistique . En ce qui concerne les origines de notre espèce , l'étude de l'ADN des hommes fossiles est pleine d'espoirs , même si les conclusions des premières études réalisées à ce jour restent très controversées.

DES ORIGINES PERDUES ENTRE DES FOSSILES,DES OUTILS,DES GENES ET DES LANGUES. 

Faire une synthèse entre la paléoanthropologie, la préhistoire, la génétique et la linguistique comparée ne relève pas de la simplicité . Les données des différentes disciplines convoquées autour des origines de l'homme soulignent l'importance de l'Afrique. Pour autant , cela ne signifie pas que des populations africaines d'Homo sapiens sont sorties entre 60.000 et 40.000 ans et ont balayé toutes les autres populations et, surtout que c'est l'espèce Homo sapiens qui s'installe au faîte des espèces en raison d'une quelconque supériorité . Trop d'anthropologues se laissent égarer par des corrélations fallacieuses qui associent une population d'Homo sapiens  avec de nouveaux modes  de communation , l'invention d'un véritable langage symbolique , une organisation sociale plus efficace , de nouvelles technologies et l'émergence de l'art , autant d'affirmations qui ne sont pas vérifiables  ou, quand on dispose de données assez précises , sont réfutées. C'est le mythe du peuple élu revisité par d'autres mythes modernes comme le mirage du village mondial porté par l'illusion technologique . La terre des hommes a tpoujours été marquée par la diversité des populations et des cultures. Ce n'est pas une population d'une espèce qui supplante toutes les autres , mais des populations africaines qui contribuent plus que les autres au génome de notre espèce actuelle. Il y a eu des remplacement dans certaines parties du monde et mélanges dans d'autres parties . Mais quelle que soit la population nactuelle , aucune ne s'enracine sur une lignée isolée, fiction parfois terrifiante d'une pureté originelle . Enfin, il est complètement erroné d'affirmer que des populations migrantes sont plus modernes que celles évoluant plus localement . L'origine de notre espèce remonte à plus de 160.000 ans et son évolution s'inscrit depuis dans une dynamique de populations humaines dont on entrevoit à peine la complexité.

LA FIN DE LA PREHISTOIRE 

Depuis 30.000 ans , il ne reste qu'une espèce d'homme installée sur l'ensemble de la planète . C'est depuis cette époque que notre lignée évolutive , celle des hominidés , se réduit à une seule espèce . Il y a la une sorte de paradoxe au regard de notre histoire évolutive . Alors qu'il a toujours existé plusieurs espèces d'hominidés appartenant aux mêmes communautés écologiques  des environnement tropicaux d'Afrique et que , plus tard , différentes espèces d'hommes cohabitent dans tous les environnements jusqu'aux latitudes froides , on se retrouve avec une seule espèce occupant tous les écosystèmes de la terre mis à part quelques déserts brûlants ou glaces trop inhospitaliers.

L'homme moderne confie son adaptation à la culture et a ses moyens techniques. Alors que les Néandertaliens arrivent à s'implanter en Eurasie jusqu'à une latitude de 52° nord , des hommes de Cro-Magnon investissent des latitudes encore plus hautes . Ils inventent une grande civilisation qui s'étend de l'Europe occidentale à la Sibérie. Ces hommes de l'aurignacien inventent toutes les formes d'art. En Europe centrale , ils sculptent des figurines en ivoire et en modèlent d'autres dans l'argile cuite dans des fours ( Kotiensky ). Ils façonnent composé de formes qui associent des corps d'hommes et des têtes d'animaux  ( Hohlenstein Stadel ). Ce bestaire anthropomorphique et imaginaire se retrouve dans toute cette région. A la même époque , d'autres hommes choisissent de graver et de peindre le même registre sur les parois de la grotte Chauvet , il y a 32.000 ans . Les plus anciens instruments de musique - des flutes en os, des archets , des crânes de Mammouth servant de tambour   - apparaissent aussi à cette époque . Les modes d'expression symbolique , quels que soient leurs supports , éclatent sous toutes  les formes . Les représentations figuratives et abstraites apparaissent en même temps. Ce qui est vrai pour l'Europe l'est aussi dans l'ensemble du monde. L'art émerge vers 60.000 ans en Afrique comme à Blombos ( afrique du sud ), en Asie, en australie et en Amérique du sud . Les styles, les motifs et les lieux expriment des choix culturels à la fois très affirmés et divers. L'art dit préhistorique participe de choix culturels régionaux profondément identitaires. Le seul motif universel est la main enduite de peinture apposée sur les parois des grottes ou projetée en négatif que l'on trouve partout.

Depuis 30.000 ans, les cultures et les techniques se diversifient comme jamais auparavant. On assiste à l'émergence des ethnies et, au sein de ces ethnies , à l'affirmation de statuts sociaux marqués. L'homme et les enfants , retrouvés ensevelis dans les tombes de Sungïr, en Russie, portent des vêtements cousus de milliers de perles en ivoire de mammouth. L'énorme travail artisanal que cela représente révèle des sociétés aux activités diversifiées avec des individus bénéficiant de fonctions prestigieuses. Les objets de parure  - colliers de coquillages et de canines percées, ivoire et os sculptés portés en pendeloques , bracelets d'ivoire , etc - se font plus riches et plus fréquents. La valeur attachée aux objets se retrouve dans l'art mobilier et dans l'ornementation . Les bâtons percés qui servent à redresser les sagaies ou les propulseurs qui servent à lancer s'ornent de magnifiques sculptures . Ils entrent dans un vaste réseau d'échange dont on suit les traces de l'Atlantique au delà de l'Oural : statuettes sculptées en ivoire , coquillages, silex de très bonne qualité . Cette grande civilisation des âges glaciaires est de mieux connue grâce aux nombreux vestiges archéologiques qu'elle a laissés. Mais d'autres civilisations s'épanouissent aux mêmes époques dans les autres provinces du monde . L'univers de la préhistoire n'est pas figé dans les temps glaciaires. Les faciès culturels se succèdent rapidement au cours du Paléolithique supérieur . Il en est de même pour l'art. Alors que les artistes de Chauvet peignent un bestiaire d'animaux dangereux  - lions, rhinocéros, mammouths - , ceux de Lascaux choisissent les cerfs, les cheveaux et les aurochs. Quinze mille ans séparent ces oeuvres. Les sociétés de la préhistoire n'ont jamais cessé de changer , comme n'ont jamais cessé de changer les communautés écologiques de nombreuses espèces de notre lignée évolutive depuis plusieurs millions d'années. C'est tout simplement cela l'évolution, un monde qui change et dans lequel nos ancêtres et nous mêmes tentons plus ou moins consciemment d'y conserver notre place.            

 

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Date de dernière mise à jour : 17/01/2016